Le mépris, un ferment social redoutable

A l’oeuvre depuis des années déjà, que l’on pense aux Gilets jaunes par exemple, l’épreuve du mépris taraude la société française en profondeur. Passion triste par excellence, elle nourrit abondamment les populismes quand aucune perspective n’est offerte à celles et ceux qui le ressentent, au plus intime parfois, dans leur vie, leur travail, leur territoire.

A quelques encablures d’une élection majeure, c’est à nouveau le mépris ou plus exactement les mépris qui remontent à la surface dans une période troublée. Dans un livre récent Le Mépris Emotion collective passion politique[1], le sociologue François Dubet nous aide à comprendre ce qui nous arrive collectivement et individuellement. Un livre qui fait singulièrement écho aux événements actuels.

Le mépris au fond a toujours existé, mais longtemps, dans la société industrielle en particulier, il s’est déployé sur fond de grandes inégalités. Inégalités sociales. Inégalités de classe. Vécu le plus souvent collectivement, le mépris faisait l’objet de résistances collectives avec des médiations syndicales notamment qui participaient à « refroidir les colères » et à réguler les conflits.

Aujourd’hui, le mépris est toujours une émotion collective, mais sa charge individuelle est incomparablement plus forte qu’hier et beaucoup des médiations ont perdu du terrain. Le mépris est une épreuve pour de plus en plus de gens qui, à tort ou à raison, se sentent rejetés, dédaignés, relégués, discriminés… En résonance avec l’injustice, la discrimination et l’incertitude, le mépris est devenu un ferment social majeur, d’autant qu’il touche à deux dimensions personnelles sensibles : le respect et la dignité.

Une phrase de François Dubet en dit long sur cette charge individuelle du mépris. « Plus les individus sont tenus d’être libres et autonomes, responsables et singuliers, plus ils doivent être les auteurs de leur propre vie et plus ils se sentent menacés d’être méprisés s’ils échouent« . Les collectifs, les corps intermédiaires ont été dévalorisés. Nous vivons dans la société comme dans l’entreprise avec un seul étalon de mesure: l’individu. Le « nous » qui permettait de gérer collectivement le mépris de classe par exemple a cédé du terrain en faveur du « je » qui laisse chacun face au mépris éprouvé comme un échec personnel, voire une blessure. « Je n’y arrive plus », « Je n’ai plus d’avenir », « Je suis abandonné »…

Bien au-delà des seules inégalités, on est là au coeur d’un chaudron qui nourrit les ressentiments, les colères, les révoltes éclatées et in fine la crise de la démocratie. La puissance éruptive du mépris s’accroche certes à des revendications, des demandes, des attentes concrètes, tant pour les lycéens que pour les salariés en ce moment. Mais la coagulation des mépris à laquelle nous assistons et la difficulté à leur donner une traduction collective organisée (cahiers de revendications, négociations, compromis…) fait pour l’heure le lit des extrêmismes politiques qui promettent seulement comme débouché de « renverser la table ».

En réalité, c’est la dimension sociale du mépris qui mérite d’être réévaluée pour tendre à sa traduction collective et à des résultats. Retrouver du « nous » chaque fois que c’est possible, refaire du collectif entre ceux qui se sentent relégués. Les populistes dans leur quête électorale ne s’intéressent en définitive qu’au « je » et au ressentiment de chacun. L’instrumentalisation politique du mépris n’est pas de bon augure. En tête de manif, les salariés ont sans doute plus intérêt aujourd’hui à la présence de Marylise Léon et de Sophie Binet que de n’importe quel dirigeant politique à la recherche de suffrages.


[1] Ce livre a reçu le prix de l’Association française de communication interne en septembre 2026.