Quand l’IA met à l’épreuve les métiers de la communication en entreprise

C’était prévisible. Certains l’attendaient, d’autres le craignaient. Il se passe quelque chose avec l’IA dans les métiers de la communication en entreprise. Au-delà de la sidération de départ qui, selon les cas, a pu bloquer ou endormir la réflexion, on mesure qu’on a affaire à une machine puissante. Une machine qui automatise et produit des masses d’informations et de données. Une étape est en train d’être franchie en matière de transformation numérique. Pas plus, mais pas moins. Elle demande aux professionnels, je pense en particulier à ceux de la communication interne, des arbitrages et des recentrages. A quoi sommes-nous le plus utiles ? Quelle est notre plus-value ?

         Trois mots me viennent à l’esprit : intelligence, confiance et artisanat.

         C’est du côté de la production de contenus que le défi est immense. Clairement, la machine peut produire à jet continu une avalanche d’informations qui viendra renforcer l’infobésité ambiante. Elle peut aussi sélectionner et résumer. D’une certaine façon, elle absorbe déjà une part du travail et du métier.  Les communicants le voient bien dans la réalisation des newletters, des communiqués, des posts… Ils pratiquent l’IA à différents degrés. Le problème est qu’une pratique passive, et je dirais même paresseuse de l’IA, peut faire disparaître en peu de temps une activité sinon un métier. Les traducteurs en savent quelque chose qui voient l’IA les « grignoter » inexorablement. Autre chose est de savoir combiner à nouveaux frais compétences techniques et humaines. Dans un atelier récent de l’Afci, des communicantes internes parlaient du rôle d’ « aiguilleur du ciel » dans le champ de l’information interne. Enquêter, trier, organiser, décanter, traduire, mettre en récit. La machine peut aider, et il faut s’en servir, mais fondamentalement il faut une intervention humaine, cultivée, celle du professionnel qui connaît son champ, ses publics, les préoccupations, le vécu des métiers. L’IA apporte des outils, mais c’est le professionnel qui fait la différence. Ce rôle qui s’apparente à celui de « curateur » n’est pas anodin dans la période. Il est fait d’intelligence de la situation et sur ce terrain, l’intelligence artificielle ne fait pas le poids. Evoquant l’IA, Dominique Cardon parlait récemment de « la force d’un système idiot ». D’où l’importance pour les communicants de ne pas en rabattre en matière d’expertise, une expertise fondée d’abord sur la relation avant toute transmission. Dans le dernier n° des « Cahiers de la communication interne » (n°51 Juin 2026), le chercheur en sciences de l’information et de la communication Rémi Rouge y voit le moyen de « garder la tête froide et d’aller à l’essentiel ».

         Ce qui fait fondamentalement la différence, c’est la confiance. Pour le sociologue allemand Niklas Luhmann, « il faudra de plus en plus faire appel à la confiance afin de supporter la complexité de l’avenir engendré par la technique ». Nous y sommes. En matière d’information, la confiance qu’on peut avoir dans celui qui la produit est décisive. Dans un univers où l’imprévisibilité des choses croît, on a besoin de renforcer la prévisibilité des personnes. Le sociologue met en avant la notion de « familiarité », elle est essentielle pour s’orienter. A condition qu’il ait pris le temps de la proximité, de la rencontre physique, émotionnelle, événementielle, le communicant interne est un auteur/acteur de confiance, garant de la contextualisation et de la fiabilité dans le chaos informationnel. Sinon, il ne sera que l’auxiliaire invisibilisé et remplaçable de la machine.

         Une journaliste que je rencontrais récemment évoquait son métier en faisant le constat de l’absorption par l’IA de plusieurs de ses tâches professionnelles. Mais elle voyait un contre-feu à cette tendance : le retour à une pratique artisanale du métier. Faire bien son métier en revenant à ses fondamentaux. La pratique de terrain, l’enquête, la fiabilité des sources… Le lecteur peut toujours consommer de l’IA, mais jusqu’à un certain point. La qualité artisanale du travail de l’auteur est d’une certaine façon irremplaçable. C’est aussi celle d’une communication à hauteur d’homme et de femme qui s’appuie sur une connaissance intime des situations, du travail et des personnes. A l’heure d’une taylorisation de l’information, l’artisanat dans la communication n’a pas perdu la bataille.

Illustration;: peinture de Cy Twombly

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