Peut-on se former à la communication?

La formation à la communication s’apparente en fait à une formation permanente au vrai sens du terme. Elle est sans doute moins du côté de la technique proprement dite que de la connaissance et de la compréhension des relations et des situations de communication.

Depuis près d’une quarantaine d’années, l’offre de formation à la communication n’a cessé de s’étendre. Des stages courts, voire très courts, dispensés par des organismes privés aux cursus universitaires diplômants en passant par quantité de sessions plus ou moins longues dispensées par des associations, tout un champ de formation s’est développé à mesure que les métiers de l’information et de la communication se déployaient en entreprise. 

Le domaine est évolutif. On se forme aujourd’hui plus à l’écriture digitale qu’à l’écriture journalistique. Les entreprises attendent des compétences en matière de « création de contenus » ou d’« animation de communautés ». La question du changement, toujours d’actualité notamment en communication interne, embrasse désormais des transformations permanentes dont les salariés et les communicants eux-mêmes veulent saisir le sens. Et puis, il y a la communication managériale, la communication de crise, l’intelligence collective, sans parler de l’IA dans les pratiques des communicants…Plurielle dans ses formes et ses modalités, la formation à la communication a à voir, aujourd’hui comme hier, avec des phénomènes, des processus, des usages, des acteurs, des systèmes. Avec, au bout, bien sûr, l’insertion professionnelle pour les étudiants et le développement des compétences tout au long de la carrière pour les professionnels.

La technique n’est pas première

Le spectre est si large et les demandes si différentes, mouvantes et parfois contradictoires qu’on est en droit de s’interroger. Peut-on vraiment se former à la communication ? Et de quelle communication parle-t-on ? Déjà en 1999, des chercheurs avaient tenu colloque[1] avec ce titre : « l’impossible formation à la communication ? » Leur interrogation portait sur l’enseignement dispensé dans le supérieur. Elle mérite d’être élargie à tout le champ de la formation à la communication. Ce qui fait la singularité de ce domaine, c’est qu’il échappe, ou devrait échapper, pour l’essentiel à un enseignement strictement technique. Dominique Wolton distingue trois niveaux dans la communication[2]. D’abord l’expérience anthropologique de la communication directe entre des personnes. Ensuite la communication à distance qui s’appuie sur un certain nombre de techniques de médiatisation. Enfin la nécessité sociale de la communication pour faire société. Et dans ces trois dimensions, on voit bien que les performances techniques ne se confondent pas avec les performances sociales. 

La communication est fondamentalement faite de la matière des relations entre les personnes. Il ne s’agit pas de nier les dimensions techniques. Elles existent, ô combien, à l’heure du digital ou de l’IA, mais en matière de communication elles ne sont pas premières. D’où cette tension bien connue des communicants entre transmission et relation, transmission des contenus et relation entre les individus et les groupes. C’est toute la complexité du métier, un métier en équilibre / déséquilibre permanent entre les trois dimensions de la communication évoquées par Dominique Wolton. Dès lors, quelles peuvent être les priorités en matière de formation ? Est-ce la maîtrise des outils ou la formation aux situations de communication ? On pourrait répondre les deux, mais en ayant conscience que l’essentiel se joue dans la capacité à faire face aux contextes et aux situations, à des situations toujours nouvelles. On a toujours affaire à l’autre en communication. L’autre qui n’est pas vous et qui ne pense pas comme vous. Se familiariser avec les outils ou les savoir-faire pratiques est sans doute nécessaire, mais plus on digitalise, plus artificialise, plus les compétences intellectuelles pour s’adapter, non seulement aux techniques mais aux situations, sont importante pour les professionnels de la communication. La professionnalité est pour beaucoup dans la compréhension, dans l’étonnement et dans la curiosité.

La compréhension

« La compréhension est à la fois la fin et le moyen de la communication humaine », rappelle Edgar Morin. Tout ce qui facilite la compréhension sert la communication. D’où la place des savoirs qui permettent l’interprétation, la compréhension. Des savoirs qui aident à interpréter le monde dans lequel nous évoluons et à mettre à distance le sens commun. Ces savoirs se situent en amont de la communication proprement dite, mais ils sont indispensables à des professionnels qui ne veulent pas se contenter d’être des producteurs de contenus au kilomètre. Ces savoirs, nous les connaissons, ils viennent des sciences du langage, de la sociologie, de la psychologie, mais aussi de l’économie, de l’histoire ou de la philosophie[3]. Ils sont constitutifs de la communication car « ce qui est mis en forme et en circulation, ce ne sont jamais des données et des messages mais des représentations, des visions du monde et des valeurs », souligne Guy Lochard, chercheur en sciences de l’information et de la communication. 

Entendons-nous bien, il n’est pas question de transformer chaque communicant en chercheur, mais de s’appuyer sur des connaissances pour exercer ce métier en connaissance de cause. Il ne s’agit pas là d’un supplément d’âme ou d’un pas de côté rafraîchissant, mais de quelque chose qui touche au coeur du métier. Il y a quelque temps déjà, une communicante s’exprimait en ces termes : « J’ai commencé à travailler – il n’y a pas si longtemps – dans un métier en train de se professionnaliser, de monter en qualité, de créer des formations dédiées où l’on enseignait la sémiologie, la sociologie, les sciences de l’information, l’histoire des médias, la gestion… Nous avons fait des stages puis travaillé dans des services de communication où nous avons appris patiemment et à force d’expérience, de projets et de relations avec les grands communicants et dirigeants toute la subtilité de cette fonction. Nous avons continué sans cesse à nous former et nous adapter aux évolutions du monde et des entreprises car nous savions que notre réflexion stratégique et la qualité de nos actions contribuaient à leur réussite. Aujourd’hui, j’assiste à mon grand désarroi à une « déprofessionnalisation » de mon métier. Entre le business des écoles de communication plus ou moins sérieuses qui crachent chaque année des centaines de jeunes diplômés touche-à-tout, le digital encore perçu comme facile et gratuit (!!!), le frénétisme qui règne désormais dans le monde professionnel… et peut-être, battons notre coulpe, des années de pratiques d’agences de communication nourries sur la bête… On se retrouve devant ce résultat : une perte totale de compréhension de la valeur et de l’investissement que représente ce métier. » Des mots forts et une alerte professionnelle qui témoignent, à tout le moins, d’un besoin en même temps que d’une attente du côté de la compréhension comme fondement de la communication. Sans elle, en effet, le métier n’est pas grand-chose.

L’étonnement, la curiosité

La compréhension va de pair avec deux autres dimensions au moins aussi importantes : l’étonnement et la curiosité. Et ça aussi ça s’apprend ou plutôt ça se cultive. Il s’agit moins là de se former à l’écriture, à l’expression ou à l’une ou l’autre des techniques au programme de nombreuses formations que de développer sa capacité à se saisir des éléments de la vie ordinaire. Rompre avec l’évidence, distinguer ce qui est différent, renouveler son regard. Le linguiste américain Dell Hymes avait coutume de dire que « tout comportement, tout objet peut être communicatif et l’éventail des possibilités communicationnelles est bien plus large et plus significatif que notre attention courante à la parole le révèle… » [4]

Cela fait des années qu’Yves Winkin, anthropologue de la communication en appelle à une approche ethnographique de la communication où c’est le «terrain » qui devient mode de formation. « Dès le milieu des années 1980, j’ai proposé à l’Université de Liège un cours d’anthropologie de la communication : les étudiants étaient invités à choisir une situation urbaine à la fois ouverte (ils devaient y avoir accès aussi souvent qu’ils le désiraient) et fermée (la clôture des lieux rendait mois facile la perte d’attention)…Je leur demandais d’une part de se rendre régulièrement sur leur « terrain » et de tenir un « journal de bord », d’autre part de lire un livre de Goffman qui leur donnerait peu à peu les moyens de comprendre ce qu’est « l’ordre de l’interaction ». » Cette démarche ethnographique renverse la perspective. Dans un tout récent livre[5], j’ai eu l’occasion de revenir avec Yves Winkin sur cette dimension avant tout « culturelle » de la communication. Je reprends ici un des ses propos : « Si la communication apparaît comme une solution, on restera avec le problème ; si la communication apparaît comme un problème à résoudre, alors on s’approchera de la solution ». On voit là très clairement ce sur quoi porte entre autre l’enjeu premier de formation à la communication.

C’est le terrain qui renouvelle le regard et qui permet d’apprendre et de comprendre. Pour intervenir autrement, changer le point de vue, cela suppose de la part des professionnels d’apprendre du terrain. Encore faut-il y aller, regarder, écouter, partager… La capacité à apprendre de la vie ordinaire est de nature à modifier le regard sur les acteurs, les situations, les relations et les transformations.

Cet article est paru dans une prmière version dans les « Cahiers de la communication interne » en décembre 2018

Illustration: Gérard Fromanger « Tout est allumé »


[1] « L’impossible formation à la communication ? », colloque au Futuroscope de Poitiers les 18 et 19 mars 1999.

[2] Dominique Wolton, « Penser la communication », Flammarion, 1997.

[3] Jean-Marie Charpentier, Jacques Viers, Communiquer en entreprise, Retrouver du sens grâce à la sociologie, la psychologie, l’histoire…Vuibert, 2019

[4] Dell Hymes, “Human communication theory: original essays”, Holt, Rinhart and Winston, 1967.

[5] Yves Winkin, Jean-Marie Charpentier, La Communication au long cours, Conversations sur les sciences de la communication, C&F Editions, 2025

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