Qui n’a pas vécu un « bourrage papier » au moment d’imprimer un document urgent et important… On s’énerve, on insulte la machine (et pas qu’un peu) et on finit toujours, en soufflant de rage, par soulever le capot de l’imprimante pour extraire difficilement les pages coincées en se tachant bien évidemment les doigts. Banal, me direz-vous. Et pourtant, cette expérience a inspiré à Mathieu Riffaud et Mathilde Roussel, deux artistes-chercheurs un très singulier travail à propos de cet objet numérique du quotidien.
Ils en ont fait un livre « Bourrage papier Leçons politiques d’une imprimante »[1]. Et autant le dire, ce livre décoiffe. En tant que tel, c’est une création originale, entre la performance artistique et la recherche scientifique. En entrant dans le ventre de la machine, ils en font un espace d’expérience autant qu’un objet de savoirs. Ils vont la démonter, en décortiquer les composantes, les fils, les câbles autant que partir en quête des traces de textes et autres numéros qu’elle contient. Ils vont vivre l’expérience de la destruction dans une fury room. Ils vont récréer une imprimante ex nihilo. Ils vont fabriquer de nouvelles cartouches…Ils vont même inventer un chant polyphonique visant à « faire chanter l’imprimante ».
Il y a du bricolage, de la bidouille, du hacking là-dedans. Un côté touche à tout. Ca tombe bien car le toucher est pour les deux auteurs un des moyens d’accès privilégié au savoir. C’est diablement foutraque et très expérimental. On rit souvent, car le voyage au centre de l’imprimante est joyeux prenant des chemins surprenants. L’expérience de la fury room vaut le détour et nous ramène à nos propres envies de tout casser quand ça coince, quand ça bourre, quand la machine est en panne ou en défaut. Et puis, voilà qu’on chante dans le chapitre suivant…Il arrive aussi que les auteurs nous tapent un peu sur les nerfs, tant ils font vriller les approches et points de vue sur leur foutue machine. Le tout en usant et abusant de l’écriture inclusive. Mais au-delà du côté sympathique atelier créatif éphémère, il y a dans ce livre quantité de notions, de réflexions et de savoirs au carrefour de la technique, de l’esthétique et du politique. On se trouve embarqué par des auteurs qui nous interpellent sur ce que signifie vivre avec des objets technologiques sur lesquels on n’a guère de prise. Ils poussent loin les limites d’une recherche qui pourrait s’arrêter à une simple approche conceptuelle du numérique. Et ça, ça donne de l’air et de la perspective. On pense à tout ce qu’il va falloir monter/démonter en matière d’IA.
Au fond, ce à quoi nous assistons, c’est à une enquête étroitement associée à l’expérience, notamment à l’expérience sociale, artistique et esthétique. Ce n’est nullement un hasard de trouver dans la conclusion du livre un hommage au philosophe et psychologue américain John Dewey. Pour lui, l’enquête au plus près de l’expérience est toujours nécessaire quand ça résiste. Et ça résiste beaucoup du côté de tous scs objets technologiques qui nous accompagnent. Il faut aller y voir, sentir, ressentir, toucher, monter, démonter. « Faire l’expérience de », comme dit Dewey. Convenons que nos deux auteurs ont fait l’expérience de l’imprimante. On en sort tout ébouriffé. Le rendu de leur enquête est devenu une création artistique à part entière et leur livre un bel objet.
[1] Mathieu Riffaud, Mathilde Roussel, Bourrage papier Leçons politiques d’une imprimante, Les liens qui libèrent, 2025
Ce livre fait partie de la sélection pour le prix du livre de l’Afci 2026