La démocratie, une nouvelle étape pour l’entreprise

J’assistais dernièrement au Collège des Bernardins à une rencontre autour du Traité de codétermination[1]un livre important dirigé par l’économiste Olivier Favereau. Il y est question non seulement de représentation des actionnaires et des salariés dans les Conseils d’administration, mais plus largement de gouvernance des entreprises, d’organisation du travail et d’innovation. Le débat a vite mis en avant la spécificité de l’Europe. Qu’on le veuille ou non, il y a un choix européen historique de la codétermination. Quatorze pays sur vingt-sept, en fait une majorité, ont un système de participation des salariés dans la gouvernance et la gestion des entreprises. Et cela n’a rien d’anodin.

Alors qu’un discours très idéologique a cours sur la simplification des normes et régulations de toutes sortes, en particulier celles qui portent sur la responsabilité sociale, ce modèle a-t-il encore un avenir ? Au nom de la compétitivité, faut-il renforcer le pouvoir des actionnaires hors de tout contre-poids réel ou alors, pour affronter les multiples crises, étendre une démocratisation des entreprises qui a fait ses preuves dans le temps ? Un débat d’autant plus d’actualité que des enjeux d’innovation de grande ampleur sont devant nous.

Pour les auteurs du Traité de codétermination, il faut d’abord s’entendre sur ce que représente l’entreprise, bien au-delà de la seule propriété juridique de la société. Entreprise et société, ce n’est pas la même chose. C’est la dimension collective qui a fondé la robustesse de l’entreprise en Europe et c’est elle encore, selon les auteurs, qui peut être source de l’innovation dont elle a besoin. Robustesse, innovation, rien à voir avec une quelconque pesanteur sociale que dénoncent les tenants de la seule logique actionnariale. Rappelons à la suite des auteurs que les actionnaires sont propriétaires de leurs actions et non pas de l’entreprise dont l’organisation productive est fondée sur le travail salarié. Il y a bel et bien deux forces « constituantes » dans l’entreprise, les actionnaires « apporteurs de capitaux » et les salariés « apporteurs de travail ». Ces distinctions ne sont pas théoriques, elles orientent la « valeur » de l’entreprise.

La codétermination comme forme de la démocratie au travail est peut-être la chance du modèle européen dans la période qui vient. C’est ce que montre très bien Isabelle Ferreras dans un récent rapport[2]. Nous sommes face à des défis majeurs, qu’il s’agisse de la compétitivité, de l’intelligence artificielle, des questions climatiques. La démocratie est encore le meilleur moyen de les affronter. On se souvient que les défis d’après-guerre ont donné lieu en Europe à un sursaut démocratique, y compris dans l’ordre économique. Sans doute un sursaut de même ampleur est-il aujourd’hui nécessaire car il s’agit comme hier d’engagement collectif pour l’avenir. 

En sous-titre du livre, Olivier Favereau a ajouté une citation à double détente : « La démocratie est l’avenir de l’entreprise. L’entreprise est l’avenir de la démocratie ». Elle dit bien la dimension politique de l’économie. Plutôt que de restreindre à contretemps l’espace démocratique au seul bénéfice des actionnaires, il y a un chantier de démocratisation des entreprises à relancer. En France, les échéances électorales proches peuvent y concourir, d’autant qu’il y a en matière de gouvernance comme de parole des salariés dans le travail du chemin à parcourir.

Illustration: peinture de Gérard Fromanger


[1] Olivier Favereau (dir), Traité de codétermination, PUL, 2025

[2] https://reportondemocracyatwork.org/fr/le-rapport-du-comite/

Peut-on se former à la communication?

La formation à la communication s’apparente en fait à une formation permanente au vrai sens du terme. Elle est sans doute moins du côté de la technique proprement dite que de la connaissance et de la compréhension des relations et des situations de communication.

Depuis près d’une quarantaine d’années, l’offre de formation à la communication n’a cessé de s’étendre. Des stages courts, voire très courts, dispensés par des organismes privés aux cursus universitaires diplômants en passant par quantité de sessions plus ou moins longues dispensées par des associations, tout un champ de formation s’est développé à mesure que les métiers de l’information et de la communication se déployaient en entreprise. 

Le domaine est évolutif. On se forme aujourd’hui plus à l’écriture digitale qu’à l’écriture journalistique. Les entreprises attendent des compétences en matière de « création de contenus » ou d’« animation de communautés ». La question du « changement », toujours d’actualité notamment en communication interne, embrasse désormais des transformations permanentes dont les salariés et les communicants eux-mêmes veulent saisir le sens. Et puis, il y a la communication managériale, la communication de crise, l’intelligence collective, sans parler de l’IA dans les pratiques des communicants…Plurielle dans ses formes et ses modalités, la formation à la communication a à voir, aujourd’hui comme hier, avec des phénomènes, des processus, des usages, des acteurs, des systèmes. Avec, au bout, bien sûr, l’insertion professionnelle pour les étudiants et le développement des compétences tout au long de la carrière pour les professionnels.

La technique n’est pas première

Le spectre est si large et les demandes si différentes, mouvantes et parfois contradictoires qu’on est en droit de s’interroger. Peut-on vraiment se former à la communication ? Et de quelle communication parle-t-on ? Déjà en 1999, des chercheurs avaient tenu colloque[1] avec ce titre : « l’impossible formation à la communication ? » Leur interrogation portait sur l’enseignement dispensé dans le supérieur, mais elle mérite d’être élargie à tout le champ de la formation à la communication. Ce qui fait la singularité de ce domaine, c’est qu’il échappe, ou devrait échapper, pour l’essentiel à un enseignement seulement technique. Dominique Wolton distingue trois niveaux dans la communication[2]. D’abord l’expérience anthropologique de la communication directe entre des personnes. Ensuite la communication à distance qui s’appuie sur un certain nombre de techniques de médiatisation. Enfin la nécessité sociale de la communication pour faire société. Dans ces trois dimensions, on voit bien que les performances techniques ne se confondent pas avec les performances sociales. 

La communication est fondamentalement faite de la matière des relations entre les personnes. Il ne s’agit pas de nier les dimensions techniques. Elles existent, ô combien, à l’heure du digital ou de l’IA, mais en matière de communication elles ne sont pas premières. D’où cette tension bien connue des communicants entre transmission et relation, transmission des contenus et relation entre les individus et les groupes. C’est toute la complexité du métier, un métier en équilibre / déséquilibre permanent entre les trois dimensions de la communication évoquées par Dominique Wolton. Dès lors, quelles peuvent être les priorités en matière de formation ? Est-ce la maîtrise des outils ou la formation aux situations de communication ? On pourrait répondre les deux, mais en ayant conscience que l’essentiel se joue dans la capacité à faire face aux contextes et aux situations, à des situations toujours nouvelles. On a toujours affaire à l’autre en communication. L’autre qui n’est pas vous et qui ne pense pas comme vous. Se familiariser avec les outils ou les savoir-faire pratiques est sans doute nécessaire, mais plus on digitalise, plus on artificialise, plus les compétences intellectuelles pour s’adapter, non seulement aux techniques mais aux situations, sont importantes pour les professionnels de la communication. La professionnalité est pour beaucoup dans la compréhension, dans l’étonnement et dans la curiosité.

La compréhension

« La compréhension est à la fois la fin et le moyen de la communication humaine », rappelle Edgar Morin. Tout ce qui facilite la compréhension sert la communication. D’où la place des savoirs qui permettent l’interprétation, la compréhension. Des savoirs qui aident à interpréter le monde dans lequel nous évoluons et à mettre à distance le sens commun. Ces savoirs se situent en amont de la communication proprement dite, mais ils sont indispensables à des professionnels qui ne veulent pas se contenter d’être des producteurs de contenus au kilomètre. Ces savoirs, nous les connaissons, ils viennent de l’anthropologie, des sciences du langage, de la sociologie, de la psychologie, mais aussi de l’économie, de l’histoire ou de la philosophie[3]. Ils sont constitutifs de la communication car « ce qui est mis en forme et en circulation, ce ne sont jamais des données et des messages mais des représentations, des visions du monde et des valeurs », souligne Guy Lochard, chercheur en sciences de l’information et de la communication. Vincent Brulois, enseignant-chercheur à l’université Sorbonne Paris Nord a donné récemment quelques précisions sur sa conception de la formation en communication et ce qu’il attend de ses étudiants: « J’ai toujours développé une ingénierie pédagogique susceptible de leur faire acquérir de la réflexivité, de la compréhension pour démêler les fils, sans se précipiter sur une solution. Ni plus ni moins que ce qu’on attend d’un master universitaire. C’est pour cela que mes collègues et moi persistons à demander un mémoire en fin de première année de master, alors qu’il n’est pas obligatoire. Cela développe leur curiosité, leur réflexion, leur esprit critique, leur compréhension aussi, ça les booste pour la seconde année! « 

Entendons-nous bien, il n’est pas question de transformer chaque communicant en chercheur, mais de s’appuyer sur des connaissances pour exercer ce métier en connaissance de cause. Il ne s’agit pas là d’un supplément d’âme ou d’un pas de côté rafraîchissant, mais de quelque chose qui touche au coeur du métier. Le constat à travers l’offre de formation, notamment les stages très courts, est que le compte n’y est pas. Il y a quelque temps déjà, une communicante s’exprimait en ces termes : « J’ai commencé à travailler – il n’y a pas si longtemps – dans un métier en train de se professionnaliser, de monter en qualité, de créer des formations dédiées où l’on enseignait la sémiologie, la sociologie, les sciences de l’information, l’histoire des médias, la gestion… Nous avons fait des stages puis travaillé dans des services de communication où nous avons appris patiemment et à force d’expérience, de projets et de relations avec les grands communicants et dirigeants toute la subtilité de cette fonction. Nous avons continué sans cesse à nous former et nous adapter aux évolutions du monde et des entreprises car nous savions que notre réflexion stratégique et la qualité de nos actions contribuaient à leur réussite. Aujourd’hui, j’assiste à mon grand désarroi à une « déprofessionnalisation » de mon métier. Entre le business des écoles de communication plus ou moins sérieuses qui crachent chaque année des centaines de jeunes diplômés touche-à-tout, le digital encore perçu comme facile et gratuit (!!!), le frénétisme qui règne désormais dans le monde professionnel… et peut-être, battons notre coulpe, des années de pratiques d’agences de communication nourries sur la bête… On se retrouve devant ce résultat : une perte totale de compréhension de la valeur et de l’investissement que représente ce métier. » Des mots forts en même temps qu’une alerte professionnelle qui témoignent, à tout le moins, d’un besoin et d’une attente du côté de la compréhension comme fondement de la communication. Sans elle, en effet, le métier n’est pas grand-chose.

L’étonnement, la curiosité

La compréhension va de pair avec deux autres dimensions au moins aussi importantes : l’étonnement et la curiosité. Et ça aussi ça s’apprend ou plutôt ça se cultive. Il s’agit moins là de se former à l’écriture, à l’expression ou à l’une ou l’autre des techniques au programme de nombreuses formations que de développer sa capacité à se saisir des éléments de la vie ordinaire. Rompre avec l’évidence, distinguer ce qui est différent, renouveler son regard. Le linguiste américain Dell Hymes avait coutume de dire que « tout comportement, tout objet peut être communicatif et l’éventail des possibilités communicationnelles est bien plus large et plus significatif que notre attention courante à la parole le révèle… » [4]

Cela fait des années qu’Yves Winkin, anthropologue de la communication en appelle à une approche ethnographique de la communication où c’est le «terrain » qui devient mode de formation. « Dès le milieu des années 1980, j’ai proposé à l’Université de Liège un cours d’anthropologie de la communication : les étudiants étaient invités à choisir une situation urbaine à la fois ouverte (ils devaient y avoir accès aussi souvent qu’ils le désiraient) et fermée (la clôture des lieux rendait mois facile la perte d’attention)…Je leur demandais d’une part de se rendre régulièrement sur leur « terrain » et de tenir un « journal de bord », d’autre part de lire un livre de Goffman qui leur donnerait peu à peu les moyens de comprendre ce qu’est « l’ordre de l’interaction ». » Cette démarche ethnographique renverse la perspective. Dans un tout récent livre[5], j’ai eu l’occasion de revenir avec Yves Winkin sur cette dimension avant tout « culturelle » de la communication. Je reprends ici un des ses propos : « Si la communication apparaît comme une solution, on restera avec le problème ; si la communication apparaît comme un problème à résoudre, alors on s’approchera de la solution ». On voit là clairement ce sur quoi porte entre autre l’enjeu de formation à la communication. La compréhension avant tout solutionnisme technique.

C’est le terrain qui renouvelle le regard et qui permet d’apprendre et de comprendre. Pour intervenir autrement, changer le point de vue, cela suppose de la part des professionnels d’apprendre du terrain. Encore faut-il y aller, regarder, écouter, partager… La capacité à apprendre de la vie ordinaire est de nature à modifier le regard sur les acteurs, les situations, les relations et les transformations.

Cet article est paru dans une première version dans les Cahiers de la communication interne en décembre 2018

Illustration: tableau de Gérard Fromanger « Tout est allumé »


[1] « L’impossible formation à la communication ? », colloque au Futuroscope de Poitiers les 18 et 19 mars 1999.

[2] Dominique Wolton, « Penser la communication », Flammarion, 1997.

[3] Jean-Marie Charpentier, Jacques Viers, Communiquer en entreprise, Retrouver du sens grâce à la sociologie, la psychologie, l’histoire…Vuibert, 2019

[4] Dell Hymes, “Human communication theory: original essays”, Holt, Rinhart and Winston, 1967.

[5] Yves Winkin, Jean-Marie Charpentier, La Communication au long cours, Conversations sur les sciences de la communication, C&F Editions, 2025

La communication en entreprise, entre discours officiels et parlers ordinaires du travail

Il y a quelque chose qu’on ne dit pas assez à propos de la communication en entreprise. Les actions peuvent bien se renouveler sans cesse, les dispositifs se multiplier et les supports se diversifier, la communication ne «prend » véritablement que si elle est en relation et en résonance étroites avec les sujets et les « parlers ordinaires » du travail[1]. Question de langage sans doute, mais surtout de représentation de ce qu’est une organisation.

Eloignée de la conversation quotidienne des équipes et des métiers, la communication demeurera perchée. Et tous les artifices pour faire descendre ou cascader les messages d’en haut manqueront le plus souvent leur objectif. Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire ou de traduction, c’est plus fondamentalement une certaine conception de l’organisation qui est en jeu. La combinaison de la communication organisationnelle avec les thématiques et les parlers ordinaires du travail renvoie à une question qui ne va pas de soi en entreprise, celle du compromis. Du compromis avec l’autre. 

         La communication n’est jamais aussi puissante que quand elle fait à la fois l’objet d’une appropriation et d’un détournement. La communication managériale bute sur cette question depuis longtemps déjà. On ne considère comme pertinente dans cet exercice que l’appropriation. Le détournement est au moins aussi important que ce soit dans le langage ou dans la mise en œuvre de l’action. Il s’agit là de l’autonomie des acteurs et de l’efficacité même du travail réel en situation. Les dirigeants, voire certains communicants ont du mal avec le lâcher prise nécessaire dans les processus de communication. Or, c’est la base du compromis et en tout cas d’une combinaison vivante et dynamique entre les discours d’en haut et ceux d’en bas.

         L’attention des communicants aux parlers ordinaires du travail prend une importance qui n’a rien d’anecdotique ou de démagogique. Elle a à voir avec la compréhension du système social autant que de la réalité des métiers. La qualité de la communication en entreprise ne se mesure pas aux flux de contenus, aux taux de clics ou à la visibilité des actions. Elle tient d’abord et avant tout à la qualité de la relation, des interactions et de la médiation entre les points de vue professionnels des dirigeants et des opérationnels. C’est ce qui rend d’ailleurs le métier de communicant interne passionnant et exigeant au croisement des « mondes sociaux » de l’entreprise.

         Il y a une dimension ethnographique dans ce métier qui a parfois été perdue de vue au profit d’une logique d’émission en continu. Révéler des paroles autant que des vécus de terrain fait partie du métier. Et dans ce sens, donner toute sa place aux parlers ordinaires dans le travail, c’est prendre en compte l’autre en faisant en sorte que la communication soit une combinaison positive de discours plutôt qu’une imposition du seul discours de tête. 


[1] Frederick Mispelblom Meyer, Encadrer un métier impossible, Armand Colin, 2015

La communication à l’épreuve du réel

Vitesse de transmission, immédiateté, automaticité, gestion des flux, désintermédiation, tout concourt à faire de la communication un levier d’accélération de plus en plus éloigné de la relation qui est pourtant son fondement. Dans le tourbillon des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de l’IA qu’est-ce que devient la communication quand elle se déconnecte du réel ? Comment le faire remonter malgré tout ?

         De nombreux professionnels de la communication vivent aujourd’hui une tension : ils cherchent à tenir le cap d’un métier de lien dans un environnement et avec des machines qui mettent à distance le temps long, la qualité des interactions et le sens né de la compréhension. La tension est d’autant plus forte que les transformations numériques interviennent en continu, avec des effets d’emballement quand ce n’est pas de sidération plus ou moins provoquée. Tenir le cap d’un métier fondé sur le lien demande à la fois beaucoup de lucidité, de la distance critique et du pouvoir d’agir pour ne pas perdre l’essentiel qu’est la relation. 

         Faire preuve de lucidité, en commençant par ne pas nourrir plus d’illusions qu’il ne faut sur les promesses et les intentions affichées. Dans un récent petit livre[1], le philosophe Jean-Noël Schaeffer reprend l’exercice salutaire de Roland Barthes à propos des « mythologies » que véhiculent le Web. Les moteurs de recherche, aussi puissants soient-ils, ne sont pas des outils neutres et leurs « connaissances » ont des limites. « Ils nous amènent à abaisser notre exigence épistémique qui est remplacée par une confiance aveugle accordée au statut véridique des informations ». Les réseaux sociaux, qui s’affichaient au départ comme outil de démocratie directe par l’expression et le dialogue, ont versé dans l’illusion de l’expertise universelle, le complotisme et la manipulation. « Ils ne sont pas des architectures de communication interindividuelle ou de débat démocratique, mais des marchés d’opinion ». Quant à l’IA, si en matière de restitution automatisée de données et d’images les progrès sont réels, sa puissance créatrice fait souvent illusion. « Nous sommes tellement éblouis par l’output que nous ne nous interrogeons pas sur l’input». Sans parler du mythe entretenu d’un remplacement de l’intelligence humaine, c’est-à-dire d’une conscience de la machine. 

Devant ces mythologies, la lucidité des professionnels n’est rien d’autre qu’une distance critique nécessaire dans les usages et le maniement de ces outils. C’est déjà beaucoup par les temps qui courent, tant les géants de la tech interviennent de façon autoritaire sur les marchés politiques et économiques de l’opinion. Lucides et critiques, les communicants doivent l’être sans verser dans la technophobie. Exercice parfois délicat, mais qui prend tout son sens quand il est question de culture, d’histoire et de relation, bref de tout ce qui fait la dimension anthropologique de la communication.

         Plus le pouvoir des machines se déploie, plus l’accélération est là, plus on a besoin de retrouver du temps, de la durée, de l’espace, de la relation directe et donc du pouvoir d’agir. Ce qui demande aux professionnels de la communication de changer d’échelle et de focale, de retrouver des terrains d’intervention non en surplomb comme trop souvent, mais en dessous, dans des interstices, des lieux parfois insolites, là où se disent et se vivent les « choses de la vie ». Loin en tout cas des réponses instantanées des moteurs de recherche, des réseaux sociaux ou de l’IA. Désautomatiser une bonne part de la pratique est sans doute de salubrité professionnelle dans un temps de solutionnisme technologique. Ralentir, écouter, observer, prendre en considération l’ « infra-ordinaire », c’est peut-être le meilleur moyen de redonner de la perspective, y compris en termes d’emploi, à des métiers pris dans les rets des plateformes. « Si la communication apparaît comme une solution, on restera avec le problème ; si la communication apparaît comme un problème à résoudre, alors on s’approchera de la solution », remarquait récemment Yves Winkin[2]. Le problème à résoudre plutôt que la réponse toute faite. 


[1] Jean-Noël Shaeffer Mythologies Web, Tracts Gallimard, 2025

[2] Yves Winkin, Jean-Marie Charpentier, La Communication au long cours Conversations sur les sciences de la communication, C&F Editions, 2025

Management: quand le théâtre entre en scène

Cadre, rôle, acteur, public, scène, représentation… Ces mots du théâtre résonnent dans le management. Mieux même, le théâtre aide à comprendre le management. Le sociologue Jean-Michel Saussois invite à ce rapprochement dans Le Théâtre du management[1]un livre vif et singulier tiré de sa double expérience de comédien et de professeur. 

L’idée principale au fond est que pour comprendre le management, il ne suffit pas de l’expliquer. D’où ce projet original de le « transporter » au théâtre afin de le regarder différemment, mais surtout d’en ressentir les épreuves. Il faut dire que jeune comédien amateur au théâtre de l’Aquarium, l’auteur a vécu le théâtre de l’intérieur. Il en a très tôt perçu la force d’engagement tout autant que de mise à distance. Et cela, sous le regard quelque peu inquiet de Pierre Bourdieu assistant aux répétitions des étudiants qui « jouaient » sur scène son texte Les Héritiers à la veille de 1968. Comme professeur à l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP), il n’a cessé ensuite d’enseigner le management et de chercher, par le détour de la création, des formes de transmission qui excèdent la seule explication rationnelle. Le théâtre encore, mais cette fois dans la salle de cours.

Au-delà des règles, le management n’est en réalité qu’un champ d’interactions, de relations et d’expériences qui se vivent en situations. Et ce sont justement ces situations qui ont conduit l’auteur, pour mieux les comprendre, à filer cette métaphore théâtrale qu’il affectionne depuis toujours. Situations de gestion, situations théâtrales. Dans un aller-retour permanent, Jean-Michel Saussois met en dialogue et en résonance des « cas » de management (les ingénieurs de Volkswagen face à la tricherie, des dirigeants de Renault accusés d’espionnage, des licenciements dans un grand groupe…) et des situations théâtrales illustrant les discours, les rôles, les dilemmes, les changements, les crises chez Pirandello, Ibsen, Corneille ou Vinaver. Cet entremêlement en situation du réel et de sa représentation est ce qui fait tout l’intérêt du livre. Le développement qu’il consacre à Michel Grinberg alias Vinaver , à la fois PDG de Gillette France et dramaturge de premier plan illustre à merveille le passage d’un monde à l’autre et plus encore cette double appartenance qui dans son cas a été « créatrice d’énergie ». Selon les périodes, la fiction a permis à Vinaver d’anticiper la réalité ou de la représenter après-coup.  

Le théâtre comme métaphore. Le théâtre comme analyseur. Nous sommes avec des acteurs en représentation. Le spectacle des apparences est là, mais on sent bien qu’il y a plus, qu’il y a beaucoup plus dans ce « jeu » qui a à voir avec nos sentiments, nos émotions. Erving Goffman, le célèbre sociologue canadien, a beaucoup utilisé le langage du théâtre dans son investigation dramaturgique des interactions sociales, mais à partir d’une juste appréciation de la situation. « Le monde ne se réduit pas à une scène et le théâtre non plus »[2]Ce que le théâtre apporte de fondamental, c’est une surprise, un décalage, voire une mise en ironie qui permet de regarder le monde autrement. Avec un peu plus de lucidité sans doute. Ce qui dans le cas du management, n’est pas négligeable. Jean-Michel Saussois nous rappelle que « théâtre vient du verbe grec theaomaï qui signifie « regarder » »


[1] Jean-Michel Saussois, Le Théâtre du management, EMS, 2025

[2] Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Editions de Minuit, 1991

Faire sa part contre la tyrannie…

« L’histoire ne se répète pas, mais elle instruit », remarque l’historien américain Timothy Snyder dans son livre De la tyrannie Vingt leçons du XX ème siècle[1] paru en 2017, à la suite de la première élection de Trump. Le propos de l’auteur était moins de dresser le constat détaillé de la bifurcation anti démocratique opérée à ce moment-là que de proposer à chacun un « guide de résistance ». Ce petit livre singulier résonne avec d’autant plus de force aujourd’hui que la menace tyrannique a gagné du terrain sur fond de guerre en Ukraine, de réélection de Trump, de montée des populismes en Europe, de brutalisation du débat démocratique sur les réseaux sociaux. La pente dangereuse qu’évoquait l’historien en 2017 s’est incontestablement accentuée, mais ses « leçons » n’en ont que plus d’actualité. Et cela d’autant qu’il s’intéresse, alors que le fatalisme paraît l’emporter, à ce que chacun peut faire dans ce contexte.

Que nous dit-il en substance qui permette de renforcer l’action de chacun dans ces temps difficiles ? « Ne pas obéir d’avance », faire attention aux mots, examiner, chercher à comprendre par soi-même, se distinguer et, autant que faire se peut, savoir résister, faire valoir la réalité et la vérité des faits, tenir le cap de l’éthique professionnelle, affermir sa vie privée, soutenir ses relations personnelles et en développer de nouvelles, par la pratique du vote défendre les institutions démocratiques pour éviter le glissement vers le parti unique, contribuer aux bonnes causes, « être aussi courageux que possible »… Un bréviaire en somme pour traverser les épreuves du retour de la haine de la démocratie, du nationalisme violent et décomplexé, des falsifications en tous genres, des discours de « l’inévitabilité » et des tentatives du « sans retour » … Snyder convoque pour chaque conseil quelques uns des enseignements tirés des heures sombres du nazisme et du communisme. 

En lisant ce livre, on ne manque pas de se demander quelle résonance il peut avoir pour soi. Je vois en ce qui me concerne trois points qui me sont chers. Le métier, le langage, la vérité. Snyder a une phrase forte pour le premier. «Quand les dirigeants politiques donnent un exemple négatif, l’attachement professionnel à une pratique juste prend de l’importance ». Le métier est fait d’éthique professionnelle et en cela, il peut donner de la force individuelle et collective par gros temps. Le sociologue Renaud Sainsaulieu aimait à rappeler que « le métier, c’est ce qui rend digne ». Le langage est une autre force pour penser le présent, se remémorer le passé et considérer l’avenir. A condition de ne pas répéter les mots rétrécis ou galvaudés qui sont souvent à la base des « langages totalitaires ». Les communicants ont une immense responsabilité dans le soin à apporter au langage. Et puis, il y a la vérité. Avant tout, la vérité des faits. « Si rien n’est vrai, tout est spectacle », dit Snyder. Et quel spectacle quand on voit Trump s’abstraire en permanence de la réalité vérifiable des faits. En revenir aux faits toujours, plutôt qu’à l’opinion.

On peut juger ces recommandations parfois hors d’atteinte individuelle sans un solide adossement collectif dans la société. Il reste qu’elles disent d’abord qu’un autre chemin est possible que celui de spectateur résigné de l’effondrement. Par ailleurs, si on ne peut avoir d’influence sur tout, on a tous une part de responsabilité sur quelque chose dès lors que l’on dépasse la solitude et l’indifférence. Dans les temps qui viennent, tout ce que chacun pourra faire pour préserver la dignité est de nature à maintenir la liberté. La dignité s’est lourdement affaissée en 1933 avec l’arrivée d’Hitler, elle a failli en 1948 avec la prise du pouvoir par les communistes en Tchécoslovaquie. Plutôt que d’être comme le lapin pris dans les phares éblouissants de la tyrannie, l’historien nous dit au fond que chacun peut faire sa part et surtout que la part de chacun peut compter.


[1] Tymothy Snyder, De la tyrannie Vingt leçons du XXème siècle, Gallimard, 2017

Communication interne: quand c’est le métier qui parle

Je n’ai pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un goût immodéré pour les livres de recettes pratiques en communication. Le domaine est trop complexe pour être mis en fiches dans une succession de bullet points dont on perd le sens tant ils sont nombreux. Même si son titre est réducteur, c’est tout autre chose que nous propose Valérie Perruchot Garcia dans le livre « Dynamiser sa communication interne » chez Dunod. Pour sa troisième édition, elle publie un vrai livre de métier, celui qu’elle a pratiqué dans différents univers (Roche, St Gobain, Johnson & Johnson) jusqu’à une période très récente.

La force du livre tient à cette expérience de métier. Une expérience qui permet de mettre au jour et de développer ses points d’appui comme ses évolutions, ses tensions comme ses dilemmes. Elle a été un témoin privilégié du passage d’une communication interne très orientée par le transport de contenus sous emprise de technologies qui n’étaient jamais que des tuyaux, à un métier de lien et de sens dans un monde, l’entreprise, traversé par des transformations et des crises. Il y a un mot qui revient sous la plume de Valérie Perruchot Garcia c’est le mot « levier ». Par-delà les outils, les supports et autres dispositifs, ce qui compte c’est l’effet de levier que permet la communication interne dès lors qu’elle relie, fédère, met en perspectives. La transmission de l’information se joue la plupart du temps à plat quand la communication en tant que relation permet d’élever et de s’élever.

Le sens du métier, Valérie Perruchot Garcia l’a incontestablement et nous le fait partager à travers des problématiques telles que le management dans sa fonction de communication, la capacité à faire face à des crises multiples, la nouvelle donne du télétravail qui change tout à la fois le travail et la communication, l’IA qui se déploie entre craintes et opportunités. Ce qu’elle en dit va au-delà des discours mainstrean pour situer, souvent avec beaucoup de justesse, ce que la communication interne peut apporter de singulier. Du lâcher prise vis-à-vis du manager-communicant, de la réactivité et un rôle-pivot dans les crises comme pendant le Covid, une capacité à relier à distance avec le télétravail et à se mettre au service des collectifs quelquefois malmenés, une approche raisonnée et, si possible pédagogique, de l’IA. Elle nous fait voir un métier qui travaille souvent à bas bruit, mais pour un effet qui peut être de haute intensité.

Et puis, ce qui ne gâte rien, il y a l’écriture de Valérie Perruchot Garcia. Elle a une plume, comme on dit, qui lui vient sans aucun doute de sa formation et de son métier d’origine de journaliste. On est dans le cadre d’un livre professionnel, mais elle sait dire « je » quand il faut et raconter une situation, un cas. La manière de parler de ce métier n’est pas anodine. Elle en parle juste et avec conviction. « J’ai pratiqué ce métier de longues années. Il m’a permis de révéler ma compréhension des différents corps sociaux où j’ai oeuvré, ma créativité, mes convictions, mes certitudes. Il m’a permis d’apprendre, tout en me remettant en question. J’ai parfois douté, souvent hésité, mais je n’ai jamais été déçue. Dans la grande famille de la communication, c’est pour moi un métier unique. Sans doute le plus exigeant. Et très certainement le plus gratifiant ». 

Elle lui garde une fidélité qui l’honore et qui, en même temps, est un beau témoignage professionnel. Merci Valérie.

Illustration: Peinture de Gérard Titus Carmel

La guerre…et le choix de la communication

Le retour de la guerre en Europe depuis 2022 m’a conduit à revenir dans un livre[1] sur la période que mes parents (ma mère allemande, mon père français) ont vécue depuis les années trente jusqu’à la fin des années quarante. Une véritable « traversée de l’impossible » et, à la suite, une reconstruction dans les ruines de l’Allemagne. Au même moment ou presque, Bernard Motulsky, professeur de communication publique et sociale à Montréal publiait un livre[2] sur sa famille plongée dans la guerre, en Allemagne, puis en France. 

Thierry Libaert, un ami qui nous connaît bien l’un et l’autre, s’est interrogé sur nos publications concomitantes, nous qui intervenons depuis longtemps dans le champ de la communication des deux côtés de l’Atlantique. Son questionnement était le suivant : en quoi le conflit, la guerre ont-ils joué un rôle dans nos parcours orientés vers la communication ? Il nous a réunis tout récemment pour en parler lors d’une soirée chaleureuse et intense organisée par l’Association nationale des communicants. J’avoue que la question m’a d’abord troublé. J’ai choisi tôt l’univers de la communication dans le monde syndical d’abord, en entreprise ensuite et aussi dans le champ de l’enseignement. Mais ce choix a-t-il au fond quelque chose à voir avec la tragédie vécue par mes parents ? 

A la réflexion, je pense que oui. Il existe un lien fort entre la guerre, singulièrement la Seconde Guerre mondiale et le développement de la communication. L’explosion de la communication, pour reprendre le titre du célèbre livre de Philippe Breton et Serge Proulx, est intervenue au sortir du conflit. Les technologies ont joué leur rôle, l’économie aussi bien sûr, mais plus fondamentalement l’enjeu était de dépasser, voire de compenser la barbarie qui s’était emparée du monde. Il fallait sortir des horreurs de la guerre en rapprochant relations, cultures et valeurs. La communication a participé à grande échelle à cette reconstruction et en particulier à la reconstruction de la démocratie avec un espace public qui a été refondé. Le retour de la parole, de l’information, du débat a contribué au développement de la liberté, du progrès et de l’émancipation. Pas partout dans le monde, loin de là. Des dictatures ont prospéré, en URSS, en Chine, en Amérique latine, se tenant toujours à bonne distance de toute idée de liberté. Mais il reste que l’essor de la communication a joué un rôle de levier puissant, que l’on songe par exemple à l’Europe en termes de réconciliation. 

Quand je pense à mon cas, ma mère et mon père ont vécu la grande destruction des années de guerre, la plongée dans la nuit personnelle, collective et ensuite la possibilité d’une reconstruction. Après-guerre, mon père a dévoré la presse, toujours à l’affût des nouvelles à la radio, passionné par les questions politiques et sociales. Je dois dire que jeune j’ai vécu dans un bain de communication. Pour lui, c’était comme une respiration vitale après le silence et l’oubli qu’il avait connus dans les camps. En même temps, cette communication charriait quantité de scories, de déchets et de manipulations (déjà, bien avant les réseaux sociaux…),  comme la démocratie d’ailleurs était pleine de faiblesses, de tensions et de contradictions. Mais l’essentiel était qu’un espace s’ouvre à nouveau et que la dispute redevienne possible. La distance, je dirais même parfois le scepticisme que mon père pouvait manifester devant tel ou tel discours, article de presse ou prise de position n’ôtait en rien à ses yeux le besoin d’ouverture et d’échange, c’est-à-dire de renaissance après l’expérience du néant. Tout cela n’a sans doute pas été pour rien à la fois dans mon implication dans la communication et dans une approche qui a toujours inclus une nécessaire distance critique. Quand je parlais d’engagement professionnel dans la communication, voire d’engagement syndical ou politique, j’entends encore mon père me dire « Garde toujours ta liberté ». Il savait, comme le disait en substance Camus, que la passion la plus forte du XXème siècle avait été la servitude.

Me revient à l’esprit une citation de l’anthropologue américaine Margaret Mead que m’a fait découvrir il y a quelque temps Yves Winkin[3] « La communication peut être aussi courte qu’une interaction et aussi longue qu’une génération ». Au-delà de l’instantané et de l’immédiat, la communication intervient sur le temps long. Un temps, dans mon cas, où la transmission générationnelle des épreuves a eu toute sa place et a ouvert une possibilité d’aller au-delà.

Illustration Frantisek Kupka


[1] Jean-Marie Charpentier, Au confluent la vie Récit du bout de la nuit et de l’aurore, Librinova, 2024 (https://www.fnac.com/a20549625/Jean-Marie-Charpentier-Au-confluent-la-vie)

[2] Bernard Motulsky, Tu comprendras un jour Une famille dans la tourmente de l’histoire, Carte Blanche, 2023 (https://www.fnac.com/livre-numerique/a19007323/Bernard-Motulsky-Tu-comprendras-un-jour )

[3] Yves Winkin, Jean-Marie Charpentier, La communication au long cours Conversations sur les sciences de la communication, C&F Editions, 2025

Le langage et l’écoute du travail

       Cet article est paru dans la revue Cadres Lire le travail. Je remercie son rédacteur en chef Laurent Tertrais de me permettre de le publier sur mon blog.

Dans l’activité managériale, comme dans la communication interne des entreprises, dans les métiers RH comme dans l’activité syndicale, par-delà la différence des fonctions et des rôles, il y a une dimension trop souvent minimisée : la part du langage dans le travail. Mais de quel langage s’agit-il ? Quelle place a-t-il dans l’activité ? Qu’est-ce qu’écouter le travail aujourd’hui ?

Le code et après…

Quelles que soient les sophistications technologiques ou communicationnelles – et elles sont nombreuses -, une conception a la vie dure : celle d’un langage qui, à travers les mots et les phrases, véhicule dans un seul sens des contenus entre un émetteur et un récepteur. Héritée du vieux modèle mathématique de l’information, cette conception du langage comme une sorte de « code » s’appuie pour l’essentiel sur la transmission et la diffusion. Elle irrigue encore les représentations de beaucoup de dirigeants, de managers, voire de communicants. L’objectif demeure de « faire passer le message ». Bien sûr on tient compte d’un univers encombré d’informations, bien sûr on veille à soigner la forme, à varier les contenus, mais l’intention ne change guère sur le fond. Le langage est un véhicule. Hier, pour les ordres du contremaître, aujourd’hui pour l’explication sous forme d’un powerpoint. Vision mécaniste s’il en est. On transmet, on diffuse. Quant au sens, il n’est pas toujours au rendez-vous, c’est le moins qu’on puisse dire, singulièrement dans le champ du travail.

La situation, le cadre, le contexte et le sens

         Le sens, c’est une tout autre affaire qui certes a à voir avec le langage, mais dans une perspective différente de la seule transmission. Comment les mots et les phrases peuvent-ils faire sens ? Au-delà du code qui peut être plus ou moins partagé, il y a la situation, le cadre, le contexte[1]. On entre là dans tout ce qui permet d’accéder au sens parce qu’il y a un cadre cognitif commun, parce qu’il y a un tissu de relations établies souvent de longue date, parce qu’il y a un rapport à l’autorité, parce qu’il y a une dimension éthique, parce qu’il y a un certain type de rapports sociaux… Le cadre et le contexte sont la matrice du sens et dépendent des acteurs en présence, de leur histoire, de leurs jeux. Le sens ne vient pas d’en haut. Plus exactement, il ne se décide pas en haut. On ne donne pas « du » sens, comme le croient encore trop de communicants ou de managers. Le sens se construit parce qu’il y a un contexte interprétatif commun avec au moins autant d’explicite que d’implicite.

Le taylorisme hier, la rationalité managériale aujourd’hui peut certes vouloir « cadrer » le sens à partir d’une norme et d’une prescription, la réalité de la compréhension tient toujours au contexte d’interprétation des acteurs. Comme le langage n’est pas qu’un code à diffuser, l’organisation n’est pas qu’un ensemble de règles et de procédures à faire descendre des hauteurs de l’entreprise. Il ne suffit pas d’expliquer, il faut aussi s’expliquer. Dans l’action collective, le sens a minima est lié au fait de se mettre d’accord sur la situation, le cadre et le contexte.

L’organisation en acte, l’organisation en mots

         Et puis, il y a quelque chose de plus qui concerne la place du langage dans le travail. Le langage est devenu un des principes d’organisation du travail et cela, infiniment plus qu’hier. Parce que le travail consiste à faire face à des problèmes, des événements et des aléas multiples et pas seulement à une succession d’opérations mécaniquement exécutées, le langage fait partie intégrante du travail sous de multiples formes orales ou écrites. L’expérience du travail au fond s’apparente à « la confrontation à une situation ressentie comme problématique que le langage contribue à résoudre en pratique en même temps qu’il en dénoue le sens »[2].

Dans le travail, sous forme d’échanges quotidiens, de débats d’équipe, de confrontations à la prescription, le langage est un outil d’interprétation, un moyen de formaliser les choses, un support de circulation d’informations, un instrument de médiation sociale. Il n’est pas à côté ou au-dessus du travail, il fait partie du déroulement concret du travail. L’organisation en acte, c’est pour une large part une organisation en mots. La linguiste et chercheuse en communication Michèle Lacoste analyse le langage au travail sous un triple aspect d’activité pratique, d’interaction sociale et de production symbolique. « Les paroles de travail contribuent à maintenir, à ajuster, à modifier l’organisation – en un mot à la faire vivre ». 

« Régler des problèmes et parler ensemble »

Cette approche « organisante » du langage au travail n’est pas anodine. Elle vient remettre en question une certaine conception de l’organisation qui existerait en soi et avec de simples ajustements et échanges langagiers « à la marge ». En fait, dans le travail on a besoin de négocier, de converser, de traduire. L’usage des technologies, l’extension des activités cognitives et informationnelles, les situations d’incertitude font qu’on doit interagir au plus près du travail, se mettre d’accord, élaborer des compromis. Il y a toute une communication de travail qui est en fait un enjeu de fonctionnement de l’organisation. Elle intervient à des niveaux intermédiaires, déplaçant des frontières hiérarchiques, faisant de l’équipe un élément-clé dans la résolution des problèmes. « Travailler, c’est régler des problèmes et parler ensemble », rappelle à ce propos le chercheur Mathieu Detchessahar[3]

Il y a dans le travail un rapport étroit entre l’ordre du discours et l’ordre de l’action. On le mesure à la fois par la dynamique collective quand elle est présente, mais aussi par les dysfonctionnements quand la parole échangée fait défaut au cœur de l’activité. Dans ce cas, les liens se distendent, l’éloignement gagne, les arbitrages se font mal. Les exemples abondent de cet éloignement et du défaut de parole au travail et sur le travail. L’absence de communication dans le travail est d’autant plus dommageable, à commencer en termes de santé, quand le travail lui-même suppose une communication entre les acteurs. Les récents développements post-pandémie ont sans doute encore accru le phénomène.

Ecouter le travail, écouter les « parlers ordinaires », écouter l’indicible

Des pratiques en entreprise et des recherches ont porté ces dernières années sur l’enjeu de développer des « espaces de discussion sur le travail », autant dire de remettre à sa place le langage dans le travail quand il reflue, demeure fragile ou reste inexistant. Mais il y a une condition dont on ne parle sans doute pas assez, c’est l’écoute. On pourra inventer tous les dispositifs possibles, ils resteront éphémères tant que ceux qui ont vocation d’encadrer, de réguler, de coordonner, de médier (en clair, les dirigeants, les managers, les RH, les communicants…) ne mettront pas l’écoute du travail et de la parole des salariés au cœur de leur pratiques d’articulation, de contrôle, de délibération, de médiation. Le droit d’expression de 1982 avait déjà buté sur cette question.

Ecouter le travail, c’est connaître les habitudes, les routines, les particularités, les dilemmes. Ecouter le travail c’est connaître les mots, les arguments des individus et des équipes. C’est à partir de tout cela que le « travail d’articulation » du cadre ou du manager prend tout son sens et que la communication acquiert une certaine épaisseur. « La communication organisationelle ne « prend », n’est entendue et ne vit que tant qu’elle est articulée aux parlers ordinaires, aux parlers quotidiens des sujets au travail »[4]Ecouter le travail, c’est être de plain-pied avec le quotidien, les gens, les lieux, les bruits, les silences. Ecouter le travail c’est aussi savoir « écouter l’indicible », comme le dit le compositeur Nicolas Frize[5] qui a mis en son plusieurs univers de travail.

Illustration: Lithographie de Peter Klassen


[1] Jacques Girin, Langages, organisations, situations et agencements, Hermann, 2016

[2]Michèle Lacoste, « L’espace du langage. De l’accomplissement du travail à son organisation », Sciences de la société, n°50/51, 2000

[3]   Mathieu Detchessahar, entretien avec Jean-Marie Charpentier, Les Cahiers de la communication interne, 2013 

[4]  Frederick Mispelblom Beyer, Encadrer, un métier impossible ?, Armand Colin, 2015

[5] « Espace d’écoute, écoute d’espaces », conférence de Nicolas Frize à l’ensa Nantes, avril 2025