Managers, RH, communicants, syndicats: trop loin du travail réel!

Une réalité s’est imposée dans l’univers de l’entreprise : beaucoup d’acteurs (management, RH, communicants, syndicats) se sont éloignés du travail réel des équipes et par conséquent des salariés. Et cela, dans un contexte où le travail est soumis à des facteurs d’incertitude et à des aléas toujours plus nombreux. Cet éloignement du travail peut surprendre. Il peut même paraître paradoxal, tant la représentation d’un management omniprésent dans le contrôle du travail reste dominante. Que constate t-on ?

• Le management, y compris le management de proximité, est largement occupé par des tâches et contraintes gestionnaires (reportings, tableaux de suivi, calculs de tous ordres…) et par des projets transverses qui l’ éloignent des équipes. Il est plus souvent dans l’administration des choses que dans le gouvernement des hommes et des femmes pour reprendre une distinction célèbre. Le chercheur Mathieu Detchessahar a mené une enquête dans des entreprises de plusieurs secteurs qui montre des équipes et des salariés trop souvent laissés à eux-mêmes, chargés de faire les tris, d’établir les priorités, voire de gérer les compromis. D’où, un vécu croissant de dilemmes. En tout cas, un manque de régulation et de soutien apparaît quand il y a des problèmes…et il y a souvent des problèmes. Le travail réel, d’ailleurs, n’est même fait que de cela. A bien y regarder, la question dramatique des suicides ces dernières années dans quelques grandes entreprises a certes des causes multiples, mais le défaut de présence et de proximité dans un contexte difficile de transformation et de restructuration à marche forcée a sans aucun doute pesé dans cette crise sociale d’un type particulier.

• Les responsables RH eux aussi se sont éloignés de la scène du travail. Réduction du nombre de RH en proximité, mutualisation de la fonction essentiellement pour des raisons de coût, plate-forme pour la gestion du contrat de travail, fonctionnement par processus…. Le pendant de cette rationalisation de la fonction et d’une certaine efficacité a été un éloignement et une perte de contact direct avec le salarié. RH « business partner » ou RH « human partner »… il y a clairement eu tension entre ces deux logiques dans la période récente et pas au bénéfice de la relation et du lien social.

• Les communicants, y compris les communicants internes se sont également éloignés. Le recours aux nombreux outils, entre autres aux intranets et autres supports numériques, ont de fait mis des écrans (à tous les sens du terme) entre eux et les salariés. Dans certaines entreprises, la fonction communication en proximité a été limitée, voire a disparu. L’intranet est censé faire le lien, mais ça n’a jamais remplacé la relation des gens entre eux, aussi interactifs soient les outils.

• La crise que traverse le syndicalisme montre à tout le moins là aussi un éloignement vis-à-vis du travail réel et des salariés. Les causes en sont nombreuses, mais sans doute une certaine institutionnalisation du syndicalisme, voire un désajustement de l’offre syndicale par rapport aux attentes des salariés se traduisent-ils par un décrochage en termes d’adhésion, voire de participation aux élections de représentativité. En tout état de cause, la relation de proximité dans le cas du syndicalisme est également en question.

Dans ce contexte d’éloignement partagé, tout le monde attend des miracles d’un acteur : le manager de proximité. On l’attend aussi bien en termes de management, de RH, de communication, voire de relations sociales. Mais la réalité, c’est que le pauvre manager de proximité n’en peut mais. Au passage, ce manager de proximité appartient souvent à la maîtrise. Il n’est pas toujours cadre, loin de là, mais ça n’empêche pas que tout le monde compte sur lui pour un peu tout faire, avec des résultats nécessairement contrastés.

L’éloignement du travail réel se traduit par un déficit de communication au travail et sur le travail. Le sociologue Pascal Ughetto soulignait récemment que « les salariés souffrent moins des exigences du travail que de ne pouvoir en parler ». Parler notamment des problèmes à résoudre et des solutions pour faire son travail. Une des dimensions qui fait le plus problème aujourd’hui, et sur ce point plusieurs études convergent, c’est l’échange, la discussion sur le travail. C’est un des points qui ressort notamment des constats faits sur ce qu’on appelle les « RPS ». On ne parle pas assez du travail au quotidien et de la manière dans les équipes de « bien faire » le travail. Mais pour parler, encore faut-il qu’il y ait des interlocuteurs présents et disponibles auprès des salariés. La question de la proximité est donc une question centrale qui interpelle aujourd’hui autant le management, les RH, les communicants que les représentants des salariés.

Parler au travail et sur le travail? Pas évident, mais si nécessaire aujourd’hui…

Si la question du dialogue professionnel, c’est-à-dire de la parole des salariés sur leur travail, fait aujourd’hui l’objet à la fois d’intéressantes expérimentations en entreprise et de recherches prometteuses (cf. notamment le récent colloque de l’ANACT proposant de « rendre le travail parlant » ou celui de l’Afci en 2013), il faut convenir que les entreprises françaises et les acteurs sociaux n’ont jamais été très en pointe sur le sujet. Comme s’il y avait là un point dur du travail et des relations sociales.

Il importe de rappeler pourquoi, ne serait-ce que pour faire évoluer les représentations et les pratiques. En remontant dans le temps, on trouve une France industrielle et même tertiaire très marquée après guerre par le taylorisme dont une des particularités, et non des moindres, est le déni de toute participation directe du salarié et donc de la communication dans le travail. D’où pendant longtemps une faible imprégnation managériale en France des apports du courant des « relations humaines » venu des Etats Unis. A cela s’est ajouté le compromis fordiste entre Etat, patrons et syndicats qui s’est traduit par l’acceptation tout au long des Trente glorieuses de conditions de travail pénibles en échange d’évolutions régulières des rémunérations et de garanties sociales. Ce compromis est certes entré en crise après 68, mais il en est resté quelque chose en profondeur dans la répartition des rôles et des pouvoirs sur le travail.

On a vu par exemple au cours des années 70 la résonance très marginale dans les entreprises, malgré nombre de voyages d’études, des avancées du travail constatées en Norvège et en Suède (équipes semi-autonomes, Democracy at work). Le mouvement participatif des années 80 a certes connu une certaine flambée avec les groupes d’expression, les cercles de qualité, les groupes de progrès, mais outre que le mouvement s’est rapidement essoufflé, il n’a à vrai dire jamais été complètement connecté au travail réel. Par la suite, un « nouveau productivisme » s’est installé aussi bien dans le secteur industriel que tertiaire. Il a pris différentes formes et dénominations. Bien sûr, les besoins d’une dé-standardisation du travail après le taylorisme ont nécessité de faire une place aux compétences des salariés et à une certaine autonomie. Mais la réalité par exemple de la mise en place du lean dans de nombreux secteurs s’est traduite par une pression accrue, très faiblement compensée par la possibilité pour les salariés de dire leur mot sur la façon de bien faire le travail. On a même vu la réinvention pure et simple du bureau des méthodes pour concevoir une « transformation » qui, dans les faits, s’apparente à une re-taylorisation du travail.

Le pire n’est pas certain. Si des entreprises comme la Poste, Renault, Michelin ou le Crédit agricole s’engagent aujourd’hui dans une voie différente qui cherche à faire une certaine place à la parole des salariés sur leur travail, c’est qu’on est sans doute face à une réalité nouvelle. Outre les dimensions de qualité de vie au travail, ces entreprises mesurent surtout les limites d’un modèle productiviste qui crée plus de dommages dans le travail que de résultats et de performance. Il y aurait donc une nouvelle frontière de productivité à chercher avec le salarié dans le fait de « bien faire » son travail. Voilà un sujet à creuser tant par les managers, les RH, les communicants que par les chercheurs en sciences sociales. Sans oublier les syndicalistes qui, longtemps réservés sur cette question de la parole directe des salariés, s’y intéressent aujourd’hui. L’attitude récente de la CGT et de la CFDT laisse augurer des évolutions. Ces expériences, ces nouvelles pratiques sauront-elles venir à bout des résistances culturelles encore très présentes dans la hiérarchie des entreprises ?

« Entreprise libérée »?….derrière le marketing, de vraies questions

Le débat sur « l’entreprise libérée » a tout pour irriter. L’expression fleure bon l’école de commerce et le marketing, avec en prime une grosse pincée de com’. On mélange tout : la start up innovante et accueillante, la grosse entreprise industrielle qui s’attache à revoir son organisation, le patron charismatique qui court estrades et plateaux pour dire combien son entreprise a changé…grâce à lui et à ses recettes inédites de management qu’on ne peut bien sûr pas appliquer ailleurs. Un patron qui, à l’usage, se révèle souvent plus autocrate qu’on le pensait dès lors que l’on gratte un peu la surface. Sans oublier le gourou qui a inventé la poudre en publiant un livre qu’on s’arrache à la Fnac. Bref, le cocktail de l’entreprise libérée a tout du produit trop bien marketé pour être honnête. Pour un peu, on en viendrait presque à prendre Google pour une entreprise libérée. Et quoi encore…

Tout cela n’est à vrai dire que l’écume des choses. Ce bruit récurrent sur les réseaux sociaux ne doit pas cacher des questions autrement plus sérieuses, plus profondes que les « bonnes pratiques » d’un néo-management en quête de lumière. Pour cela, il faut prendre un peu de distance et de recul. Nous avons là non pas un « concept » nouveau ( le mot concept est surdimensionné pour ce qui s’apparente plutôt à une nouvelle marque), mais un symptôme. Le symptôme que quelque chose est en train de changer dans les entreprises et surtout dans le management parce que l’on est au bout d’un cycle. Un récent échange avec deux DRH de grands groupes industriels français m’amène à penser que du neuf émerge en ce moment dans la façon d’appréhender le travail, la contribution des salariés et leur place dans l’entreprise. Un de ces DRH me confiait que son groupe faisait aujourd’hui le constat d’une limite objective atteinte en terme d’efficacité et de performance par les techniques classiques du lean. « On a besoin d’autre chose », ajoutait-il, « et cette autre chose, c’est du côté du salarié que l’on doit le chercher ». Et de citer le besoin de changer les façons d’appréhender le travail en équipe, de s’appuyer sur la capacité du salarié à « bien faire », de développer des espaces de discussion sur le travail, de faire remonter les problèmes grâce à un système de « référents »… Au fond, et sans trop se payer de mots, plusieurs signes montrent qu’une nouvelle étape est en gestation dans le travail de l’entreprise, qu’elle soit petite ou grande. La bonne nouvelle, même si elle demeure fragile encore, est que ce qui s’élabore là de façon souvent expérimentale se fonde sur la capacité du salarié à faire et à bien faire et non sur le seul préalable financier de la cure d’amaigrissement des effectifs.

Pour revenir à l’expression d’ « entreprise libérée », elle me fait penser à l’« entreprise citoyenne» qui a fleuri au début des années 90 pour dire l’enjeu d’une relation nouvelle entre l’entreprise et la société. L’expression prêtait alors souvent à rire ou… à pleurer, alors même que l’entreprise nouvellement baptisée citoyenne licenciait à tour de bras. Mais au-delà de l’opération de com’, l’expression était le symptôme du besoin d’une nouvelle donne sociétale pour l’entreprise qui a, plus tard, donné naissance à la RSE. Autre époque, plus lointaine celle-là, dans les années trente aux Etats-Unis et plus tard en Europe, on s’est mis à parler des «relations humaines » dans l’entreprise, alors que le taylorisme battait son plein avec son lot de pénibilité, de déshumanisation et d’absence de communication sur les chaînes. Des changements sont intervenus à la suite dans le travail et l’entreprise que le livre de Luc Boltanski Le nouvel esprit du capitalisme relatait fort bien. Aujourd’hui, nous sommes assurément dans un moment charnière. Au-delà de l’expression « entreprise libérée » vécue de façon plus que paradoxale dans la plupart des entreprises, il faut sans doute prendre au sérieux à la fois la fin de quelque chose dans le travail ou dans la manière de « penser » le management et les prémisses de nouvelles approches.

La communication d’entreprise entre communauté et société

La distinction entre communauté et société abondamment analysée par la sociologie, et cela dès la fin du XIXème siècle (on se souvient des travaux de Ferdinand Tönnies et de Max Weber), est toujours à l’œuvre. Elle permet entre autres de comprendre comment l’entreprise et le travail évoluent. Elle demeure aussi essentielle pour percevoir les enjeux de la communication de l’entreprise.

La communauté renvoie traditionnellement à un sentiment d’appartenance et une adhésion quasi unanime à des valeurs substantielles. La société procède d’accords ou de compromis entre des intérêts distincts. Dans une certaine représentation de la modernité, la société a succédé à la communauté. A la communauté s’attachait une dimension d’unanimité. Quant à la société, elle était porteuse de diversité. Il est clair désormais que les choses sont plus compliquées. On voit se mêler de nouvelles façons d’appréhender une communauté (que l’on songe aux nouvelles communautés professionnelles ou à celles qui se forment et se déforment sur le net par exemple) et une société (dans un cadre mondialisé  et interculturel).

Hier, l’entreprise taylorienne ou fordiste empruntait encore beaucoup au modèle communautaire ancien, formant un ensemble autonome, homogène ou tendant à l’être. L’entreprise était une réalité économique et sociale unitaire, avec ses règles particulières, protégée au sens propre par les murs de la propriété. Aujourd’hui, dans une économie-monde largement financiarisée l’entreprise n’a plus la même configuration. Moins homogène, plus réticulaire, elle a étendu ses frontières, poussé ses murs, développé ses pouvoirs. Elle est de fait plus en prise qu’hier avec la société. Ce qui lui pose d’ailleurs des problèmes d’acceptabilité. L’entreprise cherche à asseoir sa légitimité dans un monde où ce qu’elle produit, l’impact de ses actions, les effets de ses « débordements » sont questionnés. En s’ouvrant, elle joue dans une cour plus grande, aux frontières du sociétal, aux limites du politique. Pour reprendre l’expression de Renaud Sainsaulieu, l’entreprise est devenue une « affaire de société ».

Hier, l’entreprise était façonnée par de fortes communautés. Celle que constituaient les métiers n’était pas la moindre. Une représentation communautaire s’imposait alors à travers des codes et aussi une certaine soumission à un ordre et des ordres qui ne se discutaient pas. Aujourd’hui, alors que l’on disait les communautés mourantes, celles-ci non seulement perdurent mais se transforment. Elles se développent souvent dans un nouveau cadre autour d’intérêts librement partagés et sur fond d’accords et d’ententes entre leurs membres. Internet, les réseaux sociaux font notamment apparaître, y compris sur le plan professionnel, des communautés qui ne sont pas que virtuelles et qui se fondent sur de nouveaux échanges entre participants.

Retenons de ces mouvements entre communauté et société quelques réflexions touchant à la communication. La montée « sociétale » de l’entreprise n’est pas sans effet sur la communication, mais ce qui frappe, c’est que la fonction communication -et c’est un des ses problèmes majeurs- reste encore trop façonnée par le modèle de l’ancienne entreprise communautaire. Les valeurs exprimées, l’image projetée, la recherche immodérée du consensus, la transmission unidirectionnelle, l’imposition des messages, tout cela emprunte beaucoup à une vieille conception communautaire de l’entreprise. Comme s’il s’agissait encore d’un monde clos, autosuffisant qui se met en scène comme un grand « tout », mais sans aller vraiment jusqu’à la relation avec l’autre, au dialogue, à la négociation qu’appellent justement les nouvelles dimensions sociétales de l’entreprise. La transformation qui s’est opérée pour l’entreprise requiert à la fois plus de dialogue et de confrontation. En lieu et place, on a toujours les mêmes images d’un monde supposé unanime et des discours consensuels comme s’il n’y avait ni tension, ni conflit, ni compromis. Hormis quelques expériences et initiatives intéressantes et prometteuses, le positionnement de la communication demeure à contre-courant de ce qu’est devenue l’entreprise et de ce qu’attendent ses différents « publics ». Le logiciel de base et le récit correspondent toujours à ceux de l’ancienne communauté avec ses figures classiques, alors que des pratiques interactives de plus en plus nombreuses dessinent déjà autre chose. Si l’enjeu de la communication d’entreprise se situe toujours entre communauté et société, il doit intégrer une vision renouvelée de ce qu’est une communauté, notamment dans le travail (avec des acteurs faisant valoir leurs intérêts par des démarches de dialogue professionnel, d’accords et d’entente) et une société (avec des dimensions interculturelles croissantes qui vont au-delà des anciens territoires).

Hackerspaces et Fab Labs: laboratoires du travail de demain?

On sait comment est né Internet, au croisement de pratiques communicationnelles libertaires et d’enjeux stratégiques, voire même militaires. Ce creuset singulier a produit une des innovations majeures du dernier siècle dont nous mesurons à peine les effets dans nos vies et notre activité. Il se pourrait bien que germent en ce moment les pousses d’une autre révolution complémentaire de la précédente: celle du travail de demain. Le livre de Michel Lallement L’âge du faireHacking, travail, anarchie ( Le Seuil) nous en montre quelques facettes à travers le récit qu’il fait de l’explosion des Hackerspaces et autres Fab Labs aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, en Allemagne notamment. Quand on prononce le mot hacker, vient tout de suite à l’esprit le pirate informatique qui s’introduit clandestinement dans les systèmes les mieux protégés. La réprésentation n’est pas fausse, mais elle n’est que très partielle. Il y a surtout un mouvement hacker qui existe depuis des décennies et qui se déploie aujourd’hui à plus grande échelle. Ses conceptions se réfèrent à une autre manière, très horizontale, de collaborer et de produire. Une « nouvelle grammaire du travail » se dessine à bas bruit. De jeunes ingénieurs, des artistes, des chercheurs, tous passionnés, se réunissent dans ces nouveaux lieux ouverts que sont les hackerspaces pour « bidouiller », créer, inventer et faire. Le mot faire indique que dans ces lieux, on produit avant tout à partir d’ordinateurs, d’imprimantes 3 D, mais aussi de machines plus classiques pour travailler le bois, le fer, le textile… Le tout sous-tendu par une éthique profondément libertaire (Do it yourself), mais avec le sens du collectif (Do it with others). Une galaxie composite aux apparences marginales, mais qui irrigue à travers réseaux, recherches, revues, fêtes et rassemblements. Qu’est-ce au juste ? Un retour à l’artisanat, mais largement high tech ? Des phalanstères d’un nouveau type ? Des labos socio-politiques du futur ? Des pratiques en rupture avec le libéralisme ambiant ? Un peu tout ça à la fois. La plongée dans cet univers que nous propose Michel Lallement ne peut que nous interpeler. Sachant l’immense capacité du capitalisme à recycler ce type de transformations, on peut à bon droit s’interroger sur ce qu’il adviendra de cette innovation radicale du faire, à la fois en termes de structure, de philosophie, de conception du travail et de la création de richesses. La comparaison avec Internet est sans aucun doute pertinente. On sait ce qu’étaient à l’origine les Steve Jobs et autres Steve Wozniak. Du garage au hackerspace, il n’y a qu’un pas. Et c’est justement ce qui est passionnant dans l’aventure qui se joue en ce moment même à San Francisco, Berlin ou Amsterdam. Comment une innovation (qui est toujours à l’origine une transgression) va devenir par un phénomène de socialisation un élément du quotidien du travail demain ? Jusqu’où la marchandisation peut-elle opérer dans ces labos du futur? A suivre…de près.

« Histoire d’E »: ouvrir en grand le livre d’histoire de l’entreprise

Saint Gobain fête cette année ses… 350 ans.  EDF aura l’an prochain 70 ans. Une occasion, bien sûr, pour ces grands groupes industriels de taille internationale de revenir sur leur histoire, leur « mémoire longue » pour mieux se projeter dans l’avenir. Une belle occasion aussi de communiquer sur leurs atouts à partir de leurs racines. Ces événements ne doivent pourtant pas cacher que l’histoire des entreprises reste encore quelque peu dans l’ombre. L’historien Patrick Fridenson rappelait récemment qu’elle a vu le jour aux Etats-Unis dans les années 20 avant de gagner dans les années 60 l’Europe et le Japon. Pour autant, malgré un nombre de thèses ou d’ouvrages en croissance, son caractère singulier et central n’a pas encore été vraiment reconnu par l’histoire générale. Peut-être un effet de l’interdisciplinarité nécessaire dans le champ de ce que Marc Bloch appelait « l’action économique ». Le besoin d’histoire à vrai dire croît à mesure de la transformation des entreprises et des métiers. Retrouver la trace d’une entreprise n’est pas seulement affaire de célébration anniversaire, aussi importante soit-elle. C’est plus profondément chercher à comprendre, à travers faits, écrits et événements, ce qu’a été le chemin à la fois économique et social. Avec ombres et lumières. Et c’est là sans doute que l’histoire est d’un apport majeur. Une récente livraison de la revue Sociologies pratiques autour du thème « Histoire, mémoire et passé au cœur des organisations » donne bien la mesure de ce que représente l’histoire de cette construction économique et humaine qu’est l’entreprise. Ce peut-être bien entendu un outil stratégique de légitimation du pouvoir ou bien un élément de cohésion interne dans le parcours quelque fois sinueux de l’entreprise. Ce peut-être aussi l’occasion d’une réaffirmation de la place des contre-pouvoirs sociaux ou professionnels. Ce peut-être enfin un moyen de dévoilement de facettes jusque-là restées cachées ou obscures. Bref, l’histoire des entreprises, comme la vie même de celles-ci, est un enjeu multiple et complexe. Un enjeu à la mesure du rôle, on peut même dire de l’emprise, de l’entreprise dans nos sociétés.

La communication est d’abord une question sociale !

Sauf à considérer qu’il ne s’agit que d’outil et de transmission, toute la discussion actuelle sur le digital et son déploiement dans la société et l’entreprise nous ramène à la dimension sociale de la communication, c’est-à-dire au rapport à l’autre. Or, c’est cette dimension qui a été galvaudée et niée avec la com’ qui n’a quasiment eu comme seule finalité que de porter l’image de soi dans un singulier jeu de miroir, reproduisant le même, plutôt que d’affronter l’altérité. La fonction com’, ne l’oublions pas, est née en entreprise dans les années 80 dans les bagages des relations publiques et de la publicité avec une mission d’image bien précise : valoriser l’entreprise à travers de multiples actions, opérations ou supports tant internes qu’externes. Cette dimension a perduré dans les années 90 avec la communication « corporate », certes plus globale, plus sophistiquée, mais toujours fondée sur le paradigme de l’image, de l’image valorisante et flatteuse. Or, tant les transformations du travail, les mouvements à l’œuvre dans les organisations, la place du client font émerger chaque jour un peu plus la communication au sens d’interaction, de relation, de coopération. Bien loin à vrai dire des motifs dominants de la com’. Plus nous avançons dans l’entreprise, univers de services, y compris dans la sphère industrielle, plus nous identifions la part croissante de communication qui la constitue au plus profond. L’entreprise a plus qu’hier la forme d’un réseau ; son organisation est plurielle ; les interdépendances et les interfaces se multiplient… Tout cela fait croître la communication au sens d’interaction. Plus « ouverte », l’entreprise est en relation avec quantité d’acteurs, quantité de parties prenantes comme on dit, avec lesquels elle entretient des relations, des échanges, vit des conflits, des tensions, négocie en permanence. Bref, ça communique beaucoup plus. En interne, la dimension sociale de la communication est une réalité du travail au quotidien. A l’externe, la dimension politique de la communication s’étend, l’entreprise occupant des territoires autrefois dévolus au politique. Le digital s’inscrit dans cette transformation de la communication. Ceux qui voudraient penser et organiser le digital comme un outil de la com’ font fausse route et paradoxalement en ferait un obstacle à la communication. Ce qui advient avec le digital, même avec toutes ses scories, ne peut qu’accélérer la réflexion sur le sens avant tout social de la communication. Tant mieux.

RH et communication: faire bouger les lignes

La récente livraison de la revue de l’Afci Les Cahiers de la communication interne (n°35) consacre un dossier aux rapports entre RH et Communication. Question ancienne à vrai dire qui a déjà fait couler beaucoup d’encre par le passé, mais question d’actualité à plus d’un titre si on regarde à la fois les évolutions du rapport au social en entreprise et les besoins de dépasser des territoires trop longtemps figés. Il était de bonne politique de découpler la communication du social et de mettre les RH au pas des procédures de gestion à bonne distance des liens, des échanges et du dialogue. En somme, la Com’ c’était de l’image et les RH de la gestion des « ressources ». Quant au dialogue social, il relevait plus d’une contrainte juridique que d’un levier pour l’entreprise. Or, c’est ce triangle RH, communication et dialogue social qui demain va devoir évoluer. Comme le dit Jean-Pierre Basilien, directeur de projets d’Entreprise et Personnel, « il est temps de faire bouger les lignes ». Des entreprises expérimentent de nouvelles approches qui s’appuient sur une meilleure synergie RH et Communication. Des pratiques nouvelles de dialogue social à partir de diagnostics partagés font sortir celui-ci du théâtre d’ombre dans lequel il est souvent confiné. Au fond, le terme commun qui relie RH, communication et relations sociales est celui de dialogue. C’est lui qui fait sortir le communicant de l’approche en miroir de la seule image. C’est lui qui met le responsable RH en interaction avec les salariés. C’est lui qui place le représentant du personnel dans une relation qui conduit au compromis via la négociation. De fait, la vielle coupure RH, communication et relations sociales est souvent artificielle. Car dans la réalité, les évolutions du champ social sont un entrelacs de communications de toute sorte. Dans les relations sociales, on parlera de concertation, de dialogue, de négociation, d’accord…Qu’est-ce d’autre au fond que de la communication. A travers ces liens entre RH, communication et dialogue social se jouent une bonne part des transformations dans les organisations et les entreprises. Nous sommes confrontés à des complexités organisationnelles, sociales, territoriales qui demandent de s’extraire du cloisonnement et de jeter des ponts vers une conception ouverte de la communication. C’est pour cela entre autres que l’apport des sciences sociales est plus important que jamais. Pour comprendre les évolutions de l’entreprise, du travail et du social, mais aussi pour donner à la communication de nouveaux horizons.

Réinventer l’entreprise…avec les sciences sociales

« J’aime l’entreprise ! », déclarait Manuel Valls lors de la dernière Université d’été du Medef. Mais de quelle entreprise parlait-il au juste ? Celle trop souvent ravalée au rang de «dispositif strictement financier dont la finalité est de maximiser une valeur actionnariale » ? Ou alors celle assemblant un groupe de personnes autour d’un projet collectif de création de richesses ? La question se pose tant la réduction de l’entreprise à la société des actionnaires est devenue une réalité dont les dégâts ont alimenté la chronique économique et sociale de ces dernières années. Certains y voient même l’origine de la crise que nous traversons. N’oublions pas qu’en droit, seule la « société » existe ; l’entreprise n’a pas de fondement juridique. Il y a dans cette situation un vide qui correspond à un vrai défaut de notre pensée collective. La réflexion sur l’entreprise redevient un enjeu politique. On l’a vu à propos du débat sur la compétitivité et la croissance, mais sans que toutes les dimensions de ce qu’est véritablement l’entreprise aient été appréhendées. Depuis déjà quelques années, un ensemble de chercheurs en sciences sociales (droit, économie, histoire, sociologie, sciences de gestion…) s’attachent à « refonder l’entreprise » et, en tout cas, à resituer sa place et la mettre en perspectives avec sérieux et rigueur. Faisant suite aux travaux initiés par le Collège des Bernardins, un important colloque a eu lieu à Cerisy en 2013 à l’initiative de Blanche Segrestin, Baudouin Roger et Stéphane Vernac. Un livre vient de paraître aux Editions Sciences humaines qui en rend compte avec des apports tout à fait passionnants et éclairants. Son titre « L’entreprise point aveugle du savoir » dit à la fois l’importance aujourd’hui de repenser l’entreprise et l’apport des sciences sociales pour sortir de cette réduction financière qui a bloqué la pensée dans la dernière période. Ces travaux féconds ne sont pas « hors sol ». La pluralité des disciplines sollicitées comme la participation de plusieurs dirigeants tels Antoine Frérot PDG de Véolia, Francis Mer ou de syndicalistes permettent de questionner utilement aussi bien la gouvernance que le rôle de tous ceux, à commencer par les managers, les salariés et leurs représentants, qui font aujourd’hui l’entreprise. On ne peut que souhaiter que ces réflexions essaiment et interpellent au plus vite politiques et praticiens d’entreprises.

La parole libre et le dialogue avec l’autre

Les heures graves que nous vivons nous ont réunis comme rarement. La première force des rassemblements partout en France tenait à leur immense dignité, mais aussi à l’empathie et peut-être surtout à la fraternité qui régnait dans les cortèges. Se rassembler fraternellement autour de ce qui nous est commun est au fond si rare qu’on en sort tous un peu étonnés et peut-être transformés. Ephémère moment autour du commun ? Pas sûr. Les attentes sont multiples. Elles nous obligent. Vigilance, sécurité, bien entendu et sans angélisme. En même temps, il y a la liberté criée comme le bien le plus précieux. Et puis, il y a le vivre ensemble qui touche à la culture, aux cultures dans ce qu’elles ont de plus intense, de plus riche et indicible parfois. La parole, jusque-là trop contenue ou détournée par des amalgames simplificateurs et haineux, est en train d’éclore. Après la minute de silence, les bouches s’ouvrent et la tonalité des rassemblements n’avait rien à voir avec des appels à la haine et à la stigmatisation. Au retour de la marche de Paris et compte tenu de la diversité réelle des cortèges je pensais à un passionnant livre lu récemment : L’intelligence interculturelle de Michel Sauquet et Martin Vielajus (Editions Charles Léopold Mayer). Il nous dit combien la communication, l’échange entre les cultures et la compréhension de l’autre sont ce qui nous tient fondamentalement ensemble. Sortir de la « dépression française » dont parle Marcel Gauchet, c’est reprendre confiance en soi et aller vers l’autre. Et c’est sûrement parce que l’on va vers l’autre que l’on retrouve confiance en soi. Et comme hier, les autres du monde entier nous ont dit combien nous leur importions, la peur de l’autre devrait perdre du terrain