Loi travail: la libération du travail attendra

 

A l’heure où la loi travail va voir son sort scellé après des semaines d’affrontements, d’incompréhensions et de tractations, on mesure ce qu’aurait pu donner un texte infiniment moins obèse et surtout plus dynamique et politique sous l’angle de la libération du travail et des salariés dans l’entreprise. Le basculement que nous sommes en train de vivre dans le travail – et pas seulement sous l’effet du numérique – ouvre des espaces nouveaux, pour peu que l’on s’extraie de l’économisme et de la seule rationalisation. La gauche avait un fantastique rendez-vous avec l’histoire. Il se peut qu’elle l’ait manqué parce que, pour l’essentiel, son logiciel n’arrive pas ou mal à appréhender le travail en dehors des catégories traditionnelles aujourd’hui de l’économie de marché et autrefois de l’économie administrée.

Dans un livre passionnant (La Cité du travail Fayard, 2012), le grand syndicaliste et intellectuel italien Bruno Trentin a décrit les racines profondes de cette incapacité à penser le travail autrement que sous l’influence du fordisme et/ ou du libéralisme. Il y a eu certes dans l’histoire syndicale et politique des réflexions, voire des actions qui ont mis le travail et sa libération au centre, mais les courants qui les portaient ont été minoritaires tant l’indifférence à la question du travail a été une caractéristique aussi bien de la social démocratie que du communisme. On a longtemps échangé l’encadrement autoritaire du travail (que l’on acceptait en défintive) contre des éléments de protection et de justice salariale. Le « compromis  fordiste » a été renouvelé à plusieurs reprises selon des modalités et des rapports de force divers. Mais, à bien y regarder, il en a résulté des crises successives du projet politique de la gauche, parce que celle-ci ne voulait pas ou ne pouvait pas porter une alternative en ce qui concerne le travail. Le propos peut paraître excessif quand on pense à un certain nombre de « conquêtes » sociales, mais justement elles n’ont pas fondamentalement contribué à transformer le travail, centrées qu’elles étaient plus sur la redistribution, la quantité ou l’assurance que sur la qualité du travail ou le pouvoir d’agir des salariés.

Aujourd’hui, le travail est à nouveau en question dans ses formes et ses règles. Il l’est sous contrainte des forces de marché et du fait de transformations technologiques majeures. Il l’est aussi du point de vue des salariés qui appellent explicitement à une maîtrise plus grande de leur rapport au travail. Ces enjeux, la loi travail y fait certes référence, mais ne les traite que sur le mode d’une bien timide flexi-sécurité qui peine à ouvrir des espaces nouveaux. Bien sûr, la négociation d’entreprise peut être une voie d’avenir en ce qu’elle offre des espaces de subsidiarité. Bien sûr, la portabilité des droits pour les salariés peut être un élément de sécurisation. Mais le texte manque de souffle sur le plan politique pour affirmer l’enjeu d’une libération du travail. On trouve peu trace d’une dynamique sociale véritable en faveur de nouvelles opportunités pour les salariés. Un peu comme si l’accord d’entreprise n’avait vocation en définitive qu’à se situer dans le moins disant. Le texte de loi cherche un équilibre précaire et incertain face à des forces économiques qui ont de la liberté une certaine conception et du travail une certaine représentation. Le texte marque un alignement sur les normes européennes concernant le « marché du travail ». Il est plus faible sur le plan d’une conquête de liberté pour les salariés et en définitive aussi pour les entreprises. Sans doute n’est-il pas le monstre que décrivent certaines forces syndicales ou politiques qui, elles-mêmes, ne sont guère allantes dans le sens de la libération du travail, mais il est un fait qu’il est incontestablement en deçà de ce qu’on pouvait en attendre.

 

 

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