L’entreprise, un modèle politique?

L’effet de souffle dans le champ politique interroge, notamment quand il intervient sur fond de brouillage entre les catégories managériales de l’entreprise et celles de l’espace politique. On assiste à un singulier mélange des genres, l’entreprise servant comme jamais de modèle, si ce n’est d’imaginaire, à un univers politique en refondation.

Le choix des mots est éloquent. C’est au nom de l’efficacité, voire de la performance que l’on veut gouverner le pays. Maître-mot affiché: le pragmatisme. L’objectif est en tout de combattre les rigidités et devenir flexible ou mieux agile. Quant au mode de gouvernance, si l’on a paru un temps céder au collaboratif pour bâtir le programme, on est vite revenu au pouvoir de direction avec une référence assumée à Jupiter…

Intéressante sur le plan politique comme d’ailleurs sur le plan managérial, cette relation entre verticalité et horizontalité peut être envisagée comme une complémentarité féconde. Elle représente aussi une tension, pour ne pas dire une contradiction surtout quand on la rapporte au cas de l’entreprise en France. Elle est depuis le départ au fondement de l’orientation de la nouvelle équipe. Emmanuel Macron a promis le retour de la verticalité du choix et de la décision et en même temps l’installation d’une horizontalité pour libérer la société. Dans les deux cas, l’entreprise sert manifestement de référence.

Or, il n’est pas certain que cette omniprésence de l’entreprise et plus largement la modélisation du politique à partir des catégories du management donnent des résultats probants tant le déséquilibre est grand entre verticalité et horizontalité. L’entreprise, surtout en France, a beaucoup pratiqué et décliné à ses différents âges le pouvoir du patron, du dirigeant, de l’actionnaire, imposant une verticalité stricte en termes de commandement hier et de management aujourd’hui. Le façonnement de la culture patronale a été et reste profondément vertical. De plus, il s’y attache une logique très marquée de l’honneur et du rang avec toute la symbolique qui va avec.

L’entreprise française a montré beaucoup moins d’allant s’agissant de l’horizontalité coopérative ou collaborative. Elle peine à émerger parce que trop vite perçue comme un contre-pouvoir ou une latitude trop grande laissée à des corps intermédiaires, qu’il s’agisse des managers de proximité, des équipes ou des représentants des salariés. Bref, on a une verticalité dans l’entreprise très peu compensée par une horizontalité reconnue et valorisée. Certes, des évolutions sont en cours sous l’effet de mutations culturelles ou de tranformations dans le travail. Elles dessinent de nouveaux rapports sociaux et un écosystème d’entreprise plus équilibré. Mais on est encore loin d’un mouvement d’ensemble.

Dès lors, à quelle entreprise se réfèrent nos dirigeants actuels? A celle qui sacralise le pouvoir de quelques-uns de conduire exclusivement aux destinées financières de l’entreprise dans une logique patrimoniale? A celle qui, dans une acception plus collective, voire plus « démocratique » reconnaît un certain partage de pouvoir et favorise la capacité d’agir des corps intermédiaires? On ne le sait pas vraiment. Entre conformisme des modes d’organisation et de gouvernance et nouvelle donne en matière de responsabilité sociale de l’entreprise, de quelle entreprise parle t-on? Si l’on envisage de transformer la politique à partir d’un modèle d’entreprise inchangé dans ses pouvoirs et contre-pouvoirs, il y a de fortes chances que la conception de l’exercice du pouvoir se confonde avec une forme de confiscation par un cercle de la raison, le tout verrouillé par une communication d’exception.

Toute la question tient en vérité à l’espace de pouvoir laissé aux corps intermédiaires. Sans doute faut-il que ceux-ci fassent aujourd’hui savoir plus explicitement que le lien de subordination individuel et collectif mérite pour le moins d’être revu dans une approche nouvelle des pouvoirs. Il est beaucoup question de réforme du code du travail, beaucoup moins de changement dans la gouvernance de l’entreprise. Le politique ferait bien d’y regarder à deux fois et de ne pas donner comme horizon un modèle ou plutôt un contre-modèle vertical hors d’âge.

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