Derrière la flexibilité du travail, la question du pouvoir dans l’entreprise

Le débat récurrent sur le code du travail et la flexibilité pourrait bien cacher un autre débat qui reste en suspens, celui du pouvoir dans l’entreprise. Le sociologue Guy Groux l’évoque fort justement dans un intéressant papier ( Telos. « Du code du travail à la gouvernance des entreprises. Un compromis possible? ») appelant à un deal nouveau, une sorte d’ « échange politique » flexibilité/ pouvoir des salariés.

Pour l’heure, la perception de ce que veut le Président Macron en matière de travail est déséquilibrée au profit d’une certaine conception de la flexibilité du travail. On y retrouve presque tout le catalogue égrainé au fil des ans par le Medef, l’AFEP ou divers think tanks sur le registre de la souplesse nécessaire pour l’entreprise. Et en contrepartie, à vrai dire peu de chose jusque-là qui viendrait renforcer la situation du salarié. Un salarié, au passage, auquel on demande de plus en plus d’engagement, jusqu’à le solliciter pour être… « ambassadeur » de son entreprise. Il y a là manifestement quelque chose qui ne colle pas et qui conforte les préventions contre la loi Travail hier et les futures ordonnances aujourd’hui.

En clair, l’échange paraît pour le moins inégal et, à bien y regarder, mal ajusté aux exigences de la transformation du travail car ne répondant vraiment qu’aux intérêts d’une seule des parties prenantes. Bien sûr, le débat avec les syndicats devrait corriger certains excès, mais la philosophie de ce qui se prépare paraît pour le moins univoque. Or, on pourrait sortir par le haut d’un tel débat si l’on acceptait de regarder à la fois le passé et les enjeux présents et futurs du travail.

La dernière grande transformation en matière de contrat de travail remonte en fait à la Libération. Ce que l’on a appelé le « compromis fordiste » s’est construit sur le plan politique et social en prenant à la fois en compte les enjeux du pays, des entreprises et des salariés. Après guerre, il fallait reconstruire le pays et l’effort considérable qui a été demandé aux salariés (un travail intensif et pénible dans l’univers taylorien) a été équilibré à la fois par une sécurisation de leur statut et des droits et pouvoirs dans l’entreprise (comités d’entreprise, présence dans les CA de certaines entreprises publiques stratégiques, négociation collective…). Il s’agissait d’un échange politique au sens fort du terme. Il a permis à la France de sortir du trou et aux salariés, malgré la pénibilité (acceptée en fin de compte), de voir leurs droits renforcés.

Aujourd’hui, nous sommes sans doute à un tournant de grande ampleur. Le travail se transforme, à la fois dans sa nature et dans les conditions de son exercice. La flexibilité est une donnée qui ne relève pas que de choix idéologiques. Le numérique, même s’il n’est pas le seul facteur du changement, modifie fortement les trois unités du travail (temps, lieu et action). Le tout désormais à une échelle-monde qui n’est pas pour rien dans la transformation qui s’opère.

La question que l’on peut et doit se poser a trait aux termes de l’échange politique qui correspond aux temps que nous vivons. Ce ne peut pas être la flexibilité à tous les étages comme certains le réclament. Aussi nécessaire soit-elle, elle appelle pour le moins autre chose. Des droits et des pouvoirs partagés. En matière de pouvoir de et dans l’entreprise, la lecture mainstream qui a prévalu ces dernières années (corporate governance) a trop vite conclu que l’entreprise appartenait à ses actionnaires. En réalité, nous disent les chercheurs de plusieurs disciplines (Hatchuel, Segrestin, Favreau, Robé etc.) réunis par le Collège des Bernardins, les actionnaires ne sont propriétaires que de leurs seules actions et la propriété de l’entreprise a une dimension beaucoup plus collective. Leurs travaux montrent que l’entreprise est un système de coopération Une sorte de corps organique ordonné à un projet de création collective.

De la même façon que la pénibilité a été « équilibrée » en quelque sorte par des droits et pouvoirs à la Libération, la flexibilité doit être équilibrée par des pouvoirs nouveaux des salariés dans l’entreprise. Par la présence systématique de représentants des salariés dans les CA de toutes les entreprises avec des pouvoirs réels de décision. Par une parole accordée aux salariés dans et sur le travail. L’accès des salariés à la gestion et à la décision correspond sans doute à un besoin proprement politique. Que l’on parle de co-gestion, de co-construction ou d’autres formes de partage du pouvoir, il est temps de sortir d’une vision étriquée du pouvoir dans l’entreprise. Guy Groux parle d’un nouveau deal. C’est bien cela dont il devrait être question plutôt qu’une énième loi de flexibilisation visant à détricoter le droit du travail.

 

 

 

 

2 réflexions sur “Derrière la flexibilité du travail, la question du pouvoir dans l’entreprise

  1. cdonjean 11 juin 2017 / 10 h 55 min

    Intéressante l’idée que les actionnaires ne sont propriétaires que de leurs seules actions et la propriété de l’entreprise a une dimension beaucoup plus collective. L’’entreprise est un système de coopération Une sorte de corps organique ordonné à un projet de création collective. Avancer cette idée en entreprise reste encore très risqué… C’est pourtant vrai !

    Aimé par 1 personne

  2. Martin RICHER 11 juin 2017 / 16 h 02 min

    Tout à fait d’accord avec ce « new deal à la française »: si l’on veut que les représentants du personnel et les syndicats s’engagent davantage sur des compromis mutuellement gagnant en entreprise, il faut leur donner davantage de confiance, de transparence, de visibilité sur la stratégie et de pouvoir d’agir en élargissant leur place dans les organes de gouvernance.

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