Le digital oui, mais sans naïveté

Il en va du digital aujourd’hui comme de l’Europe hier. En paraphrasant de Gaulle, on pourrait dire que certains sautent sur leur chaise comme un cabri en disant le digital !, le digital !, le digital !, en oubliant au passage tout effort de lucidité, sans même parler d’esprit critique. La révolution digitale qui est à la fois technologique, économique et sociale charrie comme toujours le meilleur et le pire et l’effet de sidération enchantée que l’on voit encore trop souvent ne favorise guère la clairvoyance. Or, il est vraiment temps d’en avoir.

Une des conséquences majeures du digital est de développer l’automatisation à un niveau jamais connu jusqu’à présent. La génération automatique de données et de services constitue le cœur de la transformation digitale. Que l’on songe à la place des algoritmes ou des big data. Il y a là à la fois des opportunités immenses en termes de quantité et de vitesse à travers le traitement de masses de données de toute sorte et des risques non négligeables dont les effets sur l’emploi ou la surveillance généralisée ne sont pas les moindres.

Face à cette poussée des automatismes, il serait bon de reprendre le fil de quelques réflexions anciennes comme celles par exemple du sociologue Pierre Naville dans son livre Vers l’automatisme social ? (Gallimard, 1963). Elles portaient certes sur un stade antérieur de l’automatisation, mais elles n’en gardent pas moins une grande actualité sur le fond. « Il faut pourtant consentir à sonder les conditions sociales présentes du développement de l’automatisme, sans préjugés et au niveau pratique où elles se situent dans le monde industriel. C’est une tâche à beaucoup d’égard ingrate, mais strictement indispensable. Des études minutieuses, déjà abondantes, permettent d’entrevoir à travers la technique nouvelle comment se façonnent de nouveaux modes de production et de consommation, comment les ingénieurs et les opérateurs y réagissent, comment se prépare, tout au long d’une « révolution silencieuse », les cadres de la vie de demain ».

Nous sommes bel et bien dans une nouvelle révolution silencieuse dont il nous revient d’appréhender les enjeux pour ne pas en être seulement, selon les points de vue, les spectateurs émerveillés ou les agents horrifiés. Cette révolution pourrait n’être que la suite et l’extension du taylorisme, poussant plus avant encore la déshumanisation du travail et la « gouvernance par les nombres » dont parle Alain Supiot. En tout cas, les ingrédients de base de cette perspective où le calcul automatisé règne en maître et où le travail se résume pour l’essentiel au travail de la machine, sont là et ne sont pas à négliger. L’administration des choses pour le coup l’emporterait vraiment sur le gouvernement des hommes avec les conséquences que l’on peut imaginer. Et toutes les utopies autour de la coopération et du collaboratif ne pèseraient guère dans cet univers froid du calcul.

N’oublions pas toutefois quelques éléments qui pourraient ne pas rendre cette perspective  certaine ou fatale. Il y a d’abord un phénomène singulier propre au numérique. Il n’est pas complétement sous contrôle. Et c’est une chance incontestablement. Le philosophe Bernard Stiegler constatait récemment lors d’un séminaire de l’ANVIE que « les administrateurs et les cadres dirigeants des grands groupes ne maîtrisent pas mieux la question de la digitalisation et ses enjeux que leur équipes. Cet état de fait est radicalement nouveau : jusqu’alors, les élites, dans les entreprises, étaient mieux formées que leurs équipes. Ce n’est pas le cas avec le numérique et la digitalisation ». Le territoire du web est par certains côtés partagé et des acteurs, parmi lesquels une majorité de salariés, s’y meuvent à titre privé en toute liberté, ayant appris ses codes et compris aussi ses pièges. Le monde totalement programmé et calculé n’est sans doute pas pour demain, tant que des individus et des groupes se donnent les moyens de reprendre du pouvoir sur la machine et les calculs, même les plus avancés.

Nous ferons nôtre la conclusion du livre de Dominique Cardon A quoi servent les algorithmes (Le Seuil, 2015) : « Plutôt que de dramatiser les conflits entre les humains et les machines, il est judicieux de les considérer comme un couple qui ne cesse de rétroagir et de s’influencer mutuellement. La société des calculs réalise un couplage nouveau entre puissance d’agir de plus en plus forte des individus et des systèmes socio-techniques imposant, eux aussi, des architectures de plus en plus fortes ». Donc, pas d’angélisme, mais plutôt une lucidité combattante.

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