Où l’on reparle du travail, oui mais lequel…

Il n’a longtemps été question que d’emploi, essentiellement sur le plan statistique et quantitatif. La crise, qu’elle soit sanitaire ou climatique, ramène aujourd’hui la question du travail. Sans doute n’a t’elle jamais cessé de se poser, mais elle était enserrée dans une approche à dominante économique qui en masquait les déterminants socio-historiques.

En somme, il a fallu que nous soyons confinés pour faire ressortir paradoxalement toute l’ampleur du travail et de ses transformations. Tout un impensé de ce qu’il représente est remonté à la surface venant bousculer des certitudes trop bien réglées. Au-delà des débats sur le télétravail, les nouveaux espaces de travail ou la « grande démission », le caractère politique du travail[1] a fait irruption de façon concrète. Sa finalité comme son organisation ont à voir avec le « monde commun » dans lequel nous vivons et dans lequel nous souhaitons nous projeter. Les secousses sur le plan de la santé et du climat ont servi en quelque sorte de révélateurs.

Mais nos responsables politiques et économiques répugnent toujours à sortir de l’approche classique. Le travail n’est majoritairement appréhendé que sous l’angle du seul emploi. En témoignent les débats à l’agenda sur l’assurance chômage ou sur les retraites. Ils sont pour l’heure à cent lieues des interrogations qui montent sur les conditions de travail ou le sens que celui-ci a dans nos vies. Les réponses politiques en préparation ne correspondent manifestement pas à la dimension politique que prend le travail de chacun.

On manque de chauffeurs de bus scolaires, on manque de main d’œuvre dans l’agro-alimentaire, l’hôtellerie-restauration ou la construction ; des jeunes répugnent à rejoindre certains grands groupes… ou en démissionnent plus qu’avant. Il y a des raisons liées aux rémunérations, mais une étude de la Dares[2] a récemment confirmé le lien très fort avec les conditions de travail, qu’il s’agisse des contraintes physiques, des contraintes psycho-sociales et de l’impossibilité de pouvoir faire un travail de qualité. De cela, les responsables politiques ne tiennent pas vraiment compte quand ils envisagent de restreindre encore les droits des chômeurs, plutôt que d’aborder de front la qualité du travail. De même, ne s’aventurent-ils pas sur la question du sens du travail quand certaines façons de collaborer en entreprise résonnent négativement avec la manière d’exploiter les ressources de la planète.

Si la dimension économique du travail existe bel et bien comme facteur de production notamment, il est manifeste que le travail a connu ces dernières années de telles déformations que l’on ne peut que s’interroger sur son empreinte sociale, écologique, voire existentielle. Dans son dernier livre[3], Marie-Anne Dujarrier revient de façon très détaillée et convaincante sur ce qu’elle appelle les « troubles du travail » dans la période néo-libérale que nous connaissons. Précarité, autoproduction, travail du consommateur, plateformisation, marchandisation des données…les frontières du travail sont en pleine reconfiguration, avec des conséquences sur le rapport entre travail et emploi, travail et rémunération, travail et activité. 

« Qu’est-ce que travailler au fond ?… Que faut-il produire ?…Comment cette production offre-t-elle à chaque humain la possibilité d’accéder à une activité sensée ?…Quelle place respective donne t’on à l’activité humaine, animale, végétale et robotique ?… ». Ces questions que certains pourraient trouver loin du réel sont en réalité au cœur des préoccupations de beaucoup. Il y a là de quoi alimenter tout un champ de réflexion et de délibération en entreprise et dans la société. Le travail vaut décidément plus que ce qu’il est convenu d’appeler « valeur travail » limitée aux trimestres cotisés.

Illustration: Gérard Fromanger, Impressions soleil levant 2019


[1] « Les bouleversements contemporains nous rappellent que le travail est une activité politique », Anthony Hussenot, Emilie Lanciano, Jonathan Sambugaro, Philippe Lorino, The Conversation 21 Juillet 2022

[2] « Quelles sont les conditions de travail qui contribuent le plus aux difficultés de recrutement dans le secteur privé ?», Dares Analyses, n°26, juin 2022

[3] Marie-Anne Dujarrier, Troubles dans le travail Sociologie d’une catégorie de pensée, Puf, 2022

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