Quand l’incertitude appelle la confiance

L’épreuve traversée, la peur au ventre parfois, le souci permanent des siens et des proches, les relations chamboulées au quotidien et dans le travail, la crise climatique qui vient… Et pourtant, c’est aujourd’hui quand tout paraît incertain que la confiance est le plus utile. Elle est la force des temps difficiles. 

Elle l’est pour deux raisons au moins que le sociologue Georg Simmel a rappelées au début du XXème siècle[1]. La confiance est faite de connaissance, de lucidité par rapport à la réalité et en même temps de croyance, de foi dans l’avenir. Curieux état intermédiaire que cet alliage de savoir et d’autre chose qui s’apparente à un pari. Le sociologue allemand considère la confiance comme « l’une des forces de synthèse les plus importantes au sein d’une société ».

C’est l’incertitude qui nous fait franchir aujourd’hui un pas au-delà de ce que nous savons et voyons, comme une sorte d’hypothèse sur un monde futur. La connaissance, nous l’avons pour ainsi dire éprouvée dans ce qui nous est arrivé collectivement, mais aussi individuellement. Nous ne savons pas tout, loin de là, de cette pandémie et de ses effets, mais nous savons le risque qu’elle représente, y compris pour demain et c’est déjà beaucoup pour chercher à le réduire. Nous comprenons mieux les relations entre santé et environnement. Dans le travail, nous avons pris la mesure de transformations subites, de difficultés très concrètes dans nos mouvements et relations, de risques pour l’emploi. Une situation éminemment complexe avec un degré élevé d’indétermination qui rend la confiance plus nécessaire que jamais. Avec, en particulier, un besoin fort de se projeter dans l’avenir.

La crise récente a vu naître quantité de projections, d’ envies, de rêves quelque fois. Certains ont moqué cette frénésie autour de l’ « après ». Or, c’est justement le besoin de croyance, cette extrapolation vers un futur, qui fonde ou refonde la confiance. On se projette, on fait un bond dans le temps au-delà de la seule raison présente. Cela participe dans nos représentations comme dans l’action à la réduction du risque et au sentiment de sécurité. Comparaison n’est certes pas toujours raison, mais rappelons-nous les projections audacieuses du Conseil national de la Résistance à la fin de la guerre. Ce sont elles notamment qui ont permis le sursaut de confiance dans une France effondrée.

La lucidité dans la crise en même temps que le mouvement vers l’avenir donnent de l’air, ouvrent des fenêtres. Il y a aujourd’hui comme un désir de confins pour sortir du «confinement ». C’est dans cette envie d’une nouvelle expérience active, même encore indistincte, que la confiance peut devenir source d’engagement[2]. Nous allons tous devoir recombiner de nouveaux comportements dans la société et de nouvelles relations au travail. Il y a les urgences sanitaires et climatiques. Il y a devant nous un rapport différent en entreprise entre distance et proximité. Le télétravail a fait irruption au-delà de toutes les prévisions et fera demain partie de la panoplie de nos modes de travail. Cela demandera de « relocaliser » à tous les sens du terme nos activités. C’est le moment d’en parler, de s’en parler afin de pouvoir s’ajuster aux autres et aux situations en ayant, autant que faire se peut, prise sur les événements. Loin des figures managériales imposées ou du seul gouvernement par les nombres, le « retour au travail» comme disent certains appelle un point fixe pour pouvoir se projeter dans de nouvelles configurations en confiance. L’attention qui sera accordée à ce partage de l’avenir sera décisif sur le plan environnemental, économique et social. C’est affaire autant de communication que de négociation dans la cité ou dans l’entreprise.

Dans un univers incertain et plus éclaté que jamais, l’individu est à découvert quand le collectif peine à jouer son double rôle de protection et de stimulation. Sous la forme entre autres de la coopération et de la discussion, la confiance est le meilleur antidote à la peur et au rapport à l’autre perçu comme un risque. Avoir confiance, faire confiance, donner confiance, dans tous ses états la confiance devient dans ces temps incertains non seulement utile, mais indispensable.  


[1]Georg Simmel, Sociologie Etudes sur les formes de la socialisation, PUF, ed.1999

[2]Louis Queré, « Confiance et engagement », in Les moments de la confiance, Economica, 2006

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