Dans l’épreuve, ce sont les métiers qui nous permettent de tenir

Le sociologue Renaud Sainsaulieu avait coutume de dire que « le métier, c’est ce qui rend digne ». Oh certes, aujourd’hui ce n’est pas très tendance de parler métier. On évoquera plus volontiers la «compétence », le « talent », quand ce n’est pas l’« agilité » pour mener à bien ou se mouvoir dans la fameuse « transformation ». De métier, il n’est plus guère question, si ce n’est de « cœur de métier », mais sur un plan très global de l’entreprise.

La question des métiers est devenue une sorte de point aveugle des transformations en cours. Or, elle demeure centrale pour les salariés dans un univers d’incertitude. La période que nous traversons en porte témoignage. Ce sont les métiers qui ont été aux avant-postes de la crise. Métiers du soin avec les soignants, métiers de service avec les éboueurs, métiers de la distribution avec les caissières, métiers de l’enseignement avec les profs… Métiers visibles, métiers invisibles. Dans l’épreuve, ce sont les métiers qui nous permettent de tenir. D’une certaine façon, et à rebours de la doxa ambiantela crise remet sur le devant de la scène les métiers, les métiers des gens, les métiers des agents.

J’ai le souvenir d’une autre crise, climatique celle-là, au tournant des années 2000 lors de tempêtes dans le Sud-Ouest et l’Ouest. Le réseau électrique était fortement endommagé et il avait fallu alors un engagement exceptionnel des métiers d’EDF pour faire face. J’avais été frappé à la fois par la mobilisation des agents et par la mise en visibilité singulière des métiers à cette occasion. Après la crise, l’entreprise avait d’ailleurs axé une grande part de sa communication sur les métiers avec un impact puissant dans l’opinion.

La réticence actuelle à parler métier tient sans doute à une volonté de s’extraire d’une logique corporatiste datée, au souhait de mettre à distance tout ce qui relève d’une dimension statutaire, à un rejet des régulations collectives qui s’attachent aux métiers et aux carrières. Place à la flexibilité, à la souplesse, à la polyvalence, à l’interchangeabilité des individus, mais au risque d’une indifférenciation professionnelle qui n’est pas pour rien dans la montée des bullshit jobs dont parlait l’anthropologue David Graeber. Une communicante d’un grand ministère évoquait récemment devant moi les frontières de plus en plus floues des responsabilités professionnelles dans son univers, tendant à faire disparaître les dimensions propres des métiers.

Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si l’on voit aujourd’hui des cadres (y compris dirigeants) ou des ingénieurs de haut niveau sortir de l’entreprise pour s’orienter vers des métiers de boulangerie, d’artisanat ou d’agriculture… La recherche ici est celle du métier, c’est-à-dire d’un savoir pratique dans l’action quand l’entreprise n’est pas à même d’offrir une expérience, une appartenance et une identité suffisamment forte. Parce qu’elle rebat de nombreuses cartes, la période de crise pourrait, à certaines conditions, redonner de l’actualité à la dimension métier, avant tout comme le disent Florence Osty et Geneviève Dahan Selzer parce que « le métier est une figure de résistance à la décomposition du lien social »[1]On assiste partout à une accélération des transformations du travail, avec de nouvelles organisations à la clé. Transformations et organisations qui conduisent à un recadrage des temps, des espaces et de l’action. Il y a bel et bien en cours une recombinaison du travail (travail à distance, travail en présentiel, management à distance, management direct…).

         Reparler métier(s) a du sens dans ce moment particulier que nous vivons. Le métier, ça veut dire quelque chose en termes d’engagement, d’identité, de transmission et de reconnaissance. C’est à la fois un moyen de faire face aux épreuves du travail et de donner ou redonner un cadre de confiance aux salariés dans l’incertitude. C’est aussi le moyen de ne pas être seul car le métier reste un espace d’appartenance collective. Dans des situations de travail plus complexes ou risquées, le métier offre un cadre d’engagement en même temps qu’un ancrage identitaire. La reconnaissance qui va avec n’est pas réductible aux crispations corporatistes. Le métier au fond est d’abord porteur de dynamique sociale et de réalisation de soi. Précieux par les temps qui courent.

Illustration: Gérard Fromanger


[1] Florence Osty, Geneviève Dahan Selzer, “Le pari du métier face à l’anomie »,  Nouvelle revue de psychosociologie, n°2, 2006

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