Vitesse de transmission, immédiateté, automaticité, gestion des flux, désintermédiation, tout concourt à faire de la communication un levier d’accélération de plus en plus éloigné de la relation qui est pourtant son fondement. Dans le tourbillon des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de l’IA qu’est-ce que devient la communication quand elle se déconnecte du réel ? Comment le faire remonter malgré tout ?
De nombreux professionnels de la communication vivent aujourd’hui une tension : ils cherchent à tenir le cap d’un métier de lien dans un environnement et avec des machines qui mettent à distance le temps long, la qualité des interactions et le sens né de la compréhension. La tension est d’autant plus forte que les transformations numériques interviennent en continu, avec des effets d’emballement quand ce n’est pas de sidération plus ou moins provoquée. Tenir le cap d’un métier fondé sur le lien demande à la fois beaucoup de lucidité, de la distance critique et du pouvoir d’agir pour ne pas perdre l’essentiel qu’est la relation.
Faire preuve de lucidité, en commençant par ne pas nourrir plus d’illusions qu’il ne faut sur les promesses et les intentions affichées. Dans un récent petit livre[1], le philosophe Jean-Noël Schaeffer reprend l’exercice salutaire de Roland Barthes à propos des « mythologies » que véhiculent le Web. Les moteurs de recherche, aussi puissants soient-ils, ne sont pas des outils neutres et leurs « connaissances » ont des limites. « Ils nous amènent à abaisser notre exigence épistémique qui est remplacée par une confiance aveugle accordée au statut véridique des informations ». Les réseaux sociaux, qui s’affichaient au départ comme outil de démocratie directe par l’expression et le dialogue, ont versé dans l’illusion de l’expertise universelle, le complotisme et la manipulation. « Ils ne sont pas des architectures de communication interindividuelle ou de débat démocratique, mais des marchés d’opinion ». Quant à l’IA, si en matière de restitution automatisée de données et d’images les progrès sont réels, sa puissance créatrice fait souvent illusion. « Nous sommes tellement éblouis par l’output que nous ne nous interrogeons pas sur l’input». Sans parler du mythe entretenu d’un remplacement de l’intelligence humaine, c’est-à-dire d’une conscience de la machine.
Devant ces mythologies, la lucidité des professionnels n’est rien d’autre qu’une distance critique nécessaire dans les usages et le maniement de ces outils. C’est déjà beaucoup par les temps qui courent, tant les géants de la tech interviennent de façon autoritaire sur les marchés politiques et économiques de l’opinion. Lucides et critiques, les communicants doivent l’être sans verser dans la technophobie. Exercice parfois délicat, mais qui prend tout son sens quand il est question de culture, d’histoire et de relation, bref de tout ce qui fait la dimension anthropologique de la communication.
Plus le pouvoir des machines se déploie, plus l’accélération est là, plus on a besoin de retrouver du temps, de la durée, de l’espace, de la relation directe et donc du pouvoir d’agir. Ce qui demande aux professionnels de la communication de changer d’échelle et de focale, de retrouver des terrains d’intervention non en surplomb comme trop souvent, mais en dessous, dans des interstices, des lieux parfois insolites, là où se disent et se vivent les « choses de la vie ». Loin en tout cas des réponses instantanées des moteurs de recherche. Désautomatiser une bonne part de la pratique est sans doute de salubrité professionnelle dans un temps de solutionnisme technologique. Ralentir, écouter, observer, prendre en considération l’ « infra-ordinaire », c’est peut-être le meilleur moyen de redonner de la perspective, y compris en termes d’emploi, à des métiers pris dans les rets des plateformes. « Si la communication apparaît comme une solution, on restera avec le problème ; si la communication apparaît comme un problème à résoudre, alors on s’approchera de la solution », remarquait récemment Yves Winkin[2]. Le problème à résoudre plutôt que la réponse toute faite.
[1] Jean-Noël Shaeffer Mythologies Web, Tracts Gallimard, 2025
[2] Yves Winkin, Jean-Marie Charpentier, La Communication au long cours Conversations sur les sciences de la communication, C&F Editions, 2025