L’air du temps est mauvais. Il se passe quelque chose qui nous échappe et qui, en même temps, semble inéluctable. Comme une sorte de dissolution de ce qui fait tenir la société. Le retour de la guerre, la poussée mondiale des populismes, la brutalisation des débats, pour ne citer que quelques manifestations de ce climat délétère, mettent à mal les régimes démocratiques et leur capacité d’intégration, de coopération et de régulation.
Tenter de comprendre ce qui nous arrive demande d’aller voir au-delà de l’actualité, c’est-à-dire d’abord en dessous. Quels sont les ressorts internes de cette situation? Dans son dernier ouvrage Les Institutions invisibles[1], Pierre Rosanvallon questionne la confiance, la légitimité et l’autorité, trois institutions qui ont pour fonction de produire du commun. Or, pour de multiples raisons, elles sont dévalorisées dans nos sociétés démocratiques. Pour chacune d’entre elles, c’est « le processus d’institution collective raisonnée d’un monde commun » qui est en cause. Dans une très intéressante mise en perspectives à la fois historique et théorique, Pierre Rosanvallon donne à voir la puissance de ces ressorts invisibles, d’autant plus puissants qu’ils ne relèvent pas à proprement parler de statuts ou de règles, mais de la qualité des relations individuelles et collectives dans la société. Et ce sont justement ces relations qui aujourd’hui sont touchées.
La dissolution en cours a de multiples causes. Elles ne sont pour la plupart pas nouvelles, mais elles font désormais système. La crise des « tutelles » et autres « corps intermédiaires » (partis, syndicats, Eglises, médias…) dans leur rôle d’agrégation des intérêts et des opinions. La dispersion du social avec le recul des porte-paroles et des collectifs pris dans un mouvement de désintermédiation et d’archipellisation. L’extrême complexification du monde économique qui diffuse de l’opacité. Le déni des réalités, sur les réseaux sociaux notamment, qui produit toujours plus de « fake » pour s’opposer à une réalité qu’on ne veut ou peut accepter. La suspicion envers la science… Ces facteurs concomitants corrodent la démocratie et le commun. Ils font monter le fatalisme qui nourrit partout la résurgence du populisme.
Arrêtons-nous sur l’une des trois institutions invisibles, à savoir la confiance. Aussi difficile à saisir soit-elle, elle demeure « l’une des forces de synthèse les plus importantes de la société », comme le disait au début du XXème siècle le sociologue allemand Georg Simmel. Son rôle est de réduire l’incertitude par la connaissance d’autrui qui permet d’avoir foi dans l’autre et de se projeter dans l’avenir. Plus tard dans le siècle, un autre sociologue allemand Niklas Luhmann poussera la réflexion à propos de cette incertitude à réduire. Ce qu’il convient de rééquilibrer c’est l’imprévisibilité des choses au profit de la prévisibilité des personnes. « Il faudra de plus en plus faire appel à la confiance afin de supporter la complexité de l’avenir engendré par la technique ». Luhmann insistera sur la notion de familiarité. Avec cet enjeu dans l’intime comme dans la société de favoriser des institutions permettant de réduire et d’absorber la complexité sociale et à l’être humain de s’orienter. A bien des égards, nous sommes désorientés. Nous peinons à absorber la complexité qui nous entoure. La démocratie du vote ne suffit pas. La citoyenneté n’est pas assez reconnue pour explorer individuellement et collectivement de nouvelles voies. Et puis, difficile « d’avoir la république dans la société tant qu’on a la monarchie dans l’entreprise », selon le mot de Marc Sangnier, un des initiateurs de l’éducation populaire.
Distance, opacité, économie paradoxalement déficitaire de l’information. A l’ère du numérique, de l’IA, des réseaux sociaux, le défi le plus grand est sans doute de retrouver de la proximité, de la familiarité pour ne pas subir chacun de son côté les effets d’une dissolution du commun. Pierre Rosanvallon considère que « la clé de voûte d’une entreprise de reconstruction est simultanément constituée par la capacité de produire de nouvelles évidences partagées, à un moment où celles-ci se sont largement évanouies. C’est l’existence même des démocraties qui est en jeu… »
Illustration: tableau de Fabienne Verdier
[1] Pierre Rosanvallon, Les Institutions invisibles, Seuil, 2024