Il n’y aura pas de retour à la normale au travail

On n’en a sans doute pas fini avec les évolutions du travail que la crise du Covid a amplifiées. Les a-t-on seulement toutes bien mesurées ? Sans doute pas quand on voit revenir, dans les discours comme dans les pratiques, des raccourcis sur le télétravail ou l’absentéisme. A entendre certains, les salariés auraient largement pris leur aise, sinon le pouvoir et il n’y aurait rien de plus urgent que de les faire rentrer dans le rang, productivité oblige. Les mots de paresse, de relâchement, d’abus circulent et pas seulement sous le manteau. On rappellera ce que disait déjà Nicolas Sarkozy en 2023 : « Le télétravail, c’est de la télé, c’est pas du travail » …

         Une étude de la Fondation Jean Jaurès[1] revient sur la période du Covid et la tentation de « contre-révolution » que l’on voit poindre aujourd’hui. Il y a bel et bien eu des transformations majeures dans cette période de crise qui ont touché le rapport au travail. En peu de temps, des évolutions sont intervenues aussi bien en termes de temps, d’espace que plus généralement de conditions de travail. De nouvelles pratiques ont vu le jour avec l’extension du travail à distance et la redéfinition, y compris, spatiale, des lieux de travail. Le raidissement actuel dont fait état l’étude tient au fond en un mot : distance. Le travail à distance aurait selon certains créé une distance avec le travail. D’où relâchement et absentéisme croissant.

         L’affaire paraît trop simple. Il y manque notamment toute la question du sens, de la reconnaissance et, plus largement, de tout ce que représente le travail dans nos vies. Bien sûr, les abus existent, bien sûr le télétravail éloigne et certains en profitent. Mais est-ce vraiment là le fond de l’affaire ? Les transformations sont telles qu’elles appellent non de la défiance, de la stigmatisation ou un sur-contrôle, mais de la confiance. Si les salariés ont à l’occasion d’une crise sanitaire de grande ampleur pu rééquilibrer la place du travail dans leur vie, ils n’ont jamais mis en question son utilité. La quête de sens, si sensible aujourd’hui, réside dans le sentiment d’exercer un travail utile pour soi, pour son entreprise et pour la société. Tous les salariés le disent, à commencer par les plus jeunes. Là est sans doute l’essentiel sur lequel fonder une régulation du travail adaptée et des relations sociales sur la base de la confiance.

         Les solutions trop simples sont toujours des raccourcis. Sans rien cacher des tensions qui existent dans les entreprises, les auteures du dernier Livre blanc de l’Observatoire du new normal au travail[2]mettent au jour les difficultés à mobiliser les salariés en mode hybride, les contraintes du management à distance, les tendances au repli sur des micro-collectifs et l’individualisation accrue des attentes des salariés. Loin des réponses culpabilisantes, elles proposent notamment de « prendre en compte et accepter les tensions : en situation de transformation et de permacrise, il est normal qu’il y ait des tensions et du repli sur soi ». Elles insistent dans ce contexte sur l’importance de « renouer le lien » et de développer « un dialogue constructif et sincère ». Une chose est sûre, on ne reviendra pas « à la normale »

         Au fond, ce que nous disent ces deux intéressantes études va dans le même sens : le mouvement des transformations ne cessera pas et même s’il crée de l’incertitude, il est plus important de s’y adapter à partir d’un nouveau rapport au travail, à l’entreprise et à la société que de revenir aux vieilles recettes du contrôle et de l’autoritarisme managérial.

Illustration: lithographie du peintre brésilien Alfredo Volpi


[1] Romain David, Rapport au travail : vers une contre-révolution ? Les tensions entre poursuite des transformations post-Covid et retour à la normale, Fondation Jean Jaurès Editions, 2025

[2] Aurélie Dudézert, Florence Laval, Fanny Gibert, Se transformer pour s’adapter aux transformations Livre blanc 2024 Observatoire du new normal au travail