Ce que le langage dit de nous et du rapport à l’autre

Le « besoin de communiquer » nous fait parfois perdre de vue la qualité de la langue et, plus grave encore, l’intérêt manifesté pour le destinataire, c’est-à-dire pour l’autre.

La période difficile que nous traversons a certes vu croître les marques et les mots d’attention à ses proches, qu’il s’agisse du cercle familial ou amical ou de l’environnement professionnel direct, voire plus largement à destination des soignants par exemple. Elle a aussi été marquée par un flux continu de mots et de phrases jetés pêle-mêle dans l’arène indistincte des chaînes d’info, des réseaux sociaux et des supports de toutes sortes qui avalent les « contenus » sans signature véritable et sans qu’ils soient vraiment adressés. « Ce qui fait peur (…) c’est l’avènement dans toute la société, d’une phrase-standard, sans saveur, sans diversité, sans spécialité : phrase-monstre de la société de communication »,  notait Roland Barthes[1]à la fin des années 1970.

            Ils sont malgré tout plus nombreux qu’on le croit les professionnels de la communication en entreprise qui ont pris la mesure de cette trajectoire critique des « contenus » répétés en boucle et qui s’attachent au choix du mot, à la construction de la phrase et, surtout, à la destination du propos. Une personne, un groupe, une entreprise est son langage. La manière de parler et d’écrire révèle aussi bien le rapport à soi qu’à autrui. On peut même aller plus loin en disant que le langage et sa qualité ont une dimension morale, là où certains en restent à une approche purement quantitative et instrumentale d’alimentation des réseaux.

            Deux échanges récents avec des professionnels de la communication me font penser que quelque chose d’important se joue en ce moment du côté du langage et de l’écriture. Avec Jeanne Bordeau qui vient de publier Le nouveau pouvoir du langage Une écriture utile, attentionnée, responsable et personnalisée[2]nous avons évoqué l’enjeu pour les entreprises de sortir d’une parole cadenassée ou du bullshit marketing pour remonter à « la parole source des collaborateurs et de leur savoir faire ». Elle m’a rappelé à cette occasion un propos qu’elle avait tenu dans un entretien que j’avais eu avec elle en 2016 : « Le savoir dire vient de l’intérieur ». Avec Dominique Massoni, qui était encore il y a peu  Directrice du développement des Ressources humaines et de la Communication interne du groupe Arkema, nous avons évoqué la qualité de l’écriture professionnelle. Elle a fait le choix dans ses nouvelles activités, de consacrer du temps à des ateliers d’écriture avec une large place faite à la littérature pour retrouver de l’air, de la liberté et du goût dans l’acte d’écrire en entreprise et au-delà. Voilà qui doit parler à des communicants internes dont la formation est souvent littéraire, mais dont la langue s’est quelque fois appauvrie dans l’exercice obligé de ce que l’on nomme les « éléments de langage ». 

            Ce retour au langage ne relève pas d’un exercice formel pour faire beau ou pour être plus « sexy ». Non, l’affaire est de plus grande importance. La médiation sémiotique du langage est liée à la conception de l’action et à sa production. « Dire c’est faire », en même temps qu’imaginer et se projeter. Le soin qu’on apporte au langage est une des reconnaissances premières que l’on doit à l’autre, surtout quand les mots « ont le goût d’un métier, d’un genre, d’une tendance, d’un groupe, d’une génération »[3]Dans un univers de contenus en continu, les communicants ont un rôle irremplaçable pour ne pas céder sur ce qui est au fond un patrimoine, l’amour de la langue. Pour citer Barthes à nouveau : « Il n’y a pas une crise de la langue – car les mots s’arrangent toujours pour survivre : mais il y a une crise de l’amour de la langue » Vieille lune, diront certains qui se contentent de peu du côté du discours, du sens et même de la vérité. Nous pensons tout au contraire que la qualité du langage reste une signature d’avenir.


[1]Roland Barthes, « Tant que la langue vivra », Œuvres complètes, tome V, Le Seuil, 2002

[2]Jeanne Bordeau, Le nouveau pouvoir du langage Une écriture utile, attentionnée, responsable et personnalisée, Jeanne Bordeau, 2020

[3]Mikhaïl Bakhtine, The dialogic imagination : four essays, University of Texas, 1981

Illustration: tableau de Jeanne Bordeau, Société, 2020

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