Communication: le défi de la mise en visibilité du travail réel

La crise actuelle révèle autant qu’elle accélère des transformations dans le travail. Elle a révélé par exemple les métiers du back office dont on s’aperçoit du caractère indispensable non seulement pour les entreprises, mais pour toute la société. Elle a révélé aussi la réalité du travail tertiaire par un effet loupe paradoxal du télétravail. Dans les deux cas, on mesure combien le travail souffre d’une invisibilité qui se paie souvent au prix fort en termes de non reconnaissance. Il faut passer par la case « crise » pour que, soudain, on voie les choses et surtout les gens autrement. Cette visibilité récente sera t-elle durable ? Des acteurs tels que les communicants en entreprise peuvent y contribuer, renforçant là une « mission » sociale de leur métier.

Dans un monde où l’image et la représentation comptent tant, le fait de ne pas apparaître au quotidien, d’être à la tâche comme sous-traitant de sous-traitant ou de disparaître derrière les écrans des open spaces est un facteur qui met le travail non pas seulement « en miettes » comme le disait Georges Friedmann[1]à propos du taylorisme, mais le rend proprement « invisible » pour reprendre le terme de Pierre-Yves Gomez[2]. D’une certaine manière, la crise aujourd’hui donne à voir tout un pan d’activités qui restaient jusque-là sous le radar. 

C’est vrai particulièrement dans le tertiaire. Le travail à distance a certes mis les équipes et les salariés en tension, obligés de recomposer l’activité en urgence pour en assurer une certaine continuité en situation dégradée. Ce qui se faisait souvent sous voile d’ignorance a fait tout à coup l’objet d’échanges sur la réalité du travail réel dans un groupe, un collectif, une équipe. On se disait en visio ce qu’on faisait concrètement. Bien sûr, l’exercice n’a pas toujours été simple pour tout le monde dans un univers où l’implicite l’emporte parfois sur l’explicite tant du côté des managers que des salariés. Parler, échanger, se disputer à propos du travail est souvent ce qui manque le plus dans un univers de bureau à vrai dire plus distant et dépersonnalisé que jamais. Cette crise a été paradoxale d’un certain point de vue : la distance spatiale contrainte par la pandémie a dans une certaine mesure ramené de la proximité dans le fait notamment de se dire un peu plus les choses à propos du quotidien du travail.

Parmi les multiples conséquences de la crise, il y a fort à parier comme le dit Danielle Kaisergruber dans Metis Europe ( « Retour et changement au travail: espoirs et regrets » 28 novembre 2020) que les prochains mois vont voir se développer échange, dialogue social et dialogue professionnel à propos de l’organisation concrète du travail, et cela jusqu’à un niveau assez fin de l’entreprises. Ne serait-ce que parce qu’il y aura besoin faire le point après ces longs mois. La place et les conditions du télétravail qui viennent de faire l’objet d’une négociation interprofessionnelle seront sur la table, tout comme par exemple la question des espaces de travail (open space, flex office, espaces dynamiques…).  

Dans un contexte éminemment difficile, la nouvelle visibilité des métiers du back office comme celle des métiers tertiaires sont plutôt une bonne nouvelle. On reparle de travail concret et pas seulement de stratégie ou de KPI. Un des enjeux, et non des moindres, est celui de la reconnaissance. Reconnaissance symbolique, tant on a besoin de se reconnaître dans ce qu’on fait. Reconnaissance financière aussi pour les métiers les plus exposés. Mais cette visibilité a besoin de s’inscrire dans la durée.

Ce peut être un des rôles importants dans l’avenir des communicants internes que de favoriser cette mise en visibilité du travail. La pratique d’enquêtes, le reportage, comme la formalisation des images et de la parole professionnels peuvent être mis à profit d’une vision nouvelle du travail et de ceux qui l’exercent. Pour les communicants, voilà une mission qui mérite sans doute un fort investissement en s’appuyant sur des innovations. Je pense à la belle initiative de la compagnie « Pourquoi se lever le matin » qui recueille des paroles de travail à la première personne (3). Je pense aussi au superbe travail de Christine Boulanger qui s’attache à travers son projet Visages d’en faces [4] à faire par le dessin « des portraits pour nous faire voir autrement ce qui nous semble« normal ». 

Illustration Visages d’en faces/ Christine Boulanger


[1]Georges Friedmann, Le travail en miettes,Gallimard, 1964

[2]Pierre-Yves Gomez, Le travail invisible Enquête sur une disparition, François Bourin, 2013

(3) https://pourquoiseleverlematin.org

[4] cf « Le pouvoir de nos gestes : portraits d’acteurs de la propreté et de l’environnement ».

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