Plus on est distant, plus la question de la proximité revient en force

Avec la crise du coronavirus, l’économiste Daniel Cohen anticipe un basculement dans une nouvelle phase du capitalisme qu’il nomme le « capitalisme numérique »[1]. On peut prévoir avec lui dans les années qui viennent un développement du travail à distance. Pour l’heure, la plupart des salariés confinés n’ont sans doute qu’une seule envie : sortir du télétravail, retrouver leur espace professionnel et surtout celles et ceux qu’ils côtoient au quotidien. Contrainte par la crise sanitaire, l’expérience en cours laissera pourtant des traces. Une sorte de répétition générale, avec en perspective de nouveaux outils et modes de travail, de nouvelles façons de faire équipe et de communiquer.

Trois réflexions me viennent pour que ce nouveau contexte soit humainement soutenable:

  • L’épreuve actuelle et l’avenir qui se dessine doivent conduire à rééquilibrer notre système de communication en entreprise. Il était encore jusqu’il y a peu très orienté réputation et contenus. Une communication pour l’essentiel désincarnée. La crise ramène avec force la dimension relationnelle et, pour tout dire, humaine de la communication au cœur du travail. Une dimension trop souvent reléguée derrière, loin derrière les approches gestionnaires, loin derrière la politique des nombres et l’administration des choses. Le retour de l’attention à l’autre dans la crise, c’est le retour du réel. Comme disait le psychanalyste Jacques Lacan « le réel, c’est quand on se cogne ». D’où le besoin de rééquilibrage du système de communication quand se profilent de nouveaux modes de travail qui reconfigureront les unités de lieu, de temps et d’action. On a dans ce contexte moins besoin d’image et d’éléments de langage que de reliance.
  • Un nouveau rapport entre distance et proximité s’élabore en ce moment. Le télétravail se développe. Nous en avons les outils et, pour des raisons économiques évidentes, les entreprises vont réduire les surfaces de travail et les bureaux. Cela demandera de revoir la question des équipes avec leurs rites, leurs rencontres et leurs échanges. Plus on est distant, plus la question de la proximité revient en force. Il y a toujours un moment où il faut se voir, se rencontrer physiquement, de personne à personne dans un groupe. Avec en particulier des espaces de discussion dans le travail  pour pouvoir gérer, anticiper les problèmes. A défaut, on laisse les salariés distants seuls ou presque régler dilemmes ou arbitrages. Ne pas être isolé au travail, pouvoir faire équipe: tout salarié doit pouvoir être soutenu, c’est-à-dire s’inscrire dans un collectif, un réseau, une organisation. Comme tout salarié, le télétravailleur doit bénéficier d’appuis. Appui de l’équipe, appui du manager. Bref, il doit être « équipé » au sens plein et pas seulement sur le plan informatique.
  • Les managers de proximité resteront les premiers acteurs du lien social au quotidien. Dans le monde qui vient, certains pensent pouvoir réduire le rôle des managers dès lors que le salarié, par un curieux renversement de perspective, est considéré comme un «entrepreneur de soi ». Si au contraire on veut réduire l’isolement que crée de fait un travail à distance, rien ne remplace le rôle des pairs et des  bien nommés managers de proximité. Le défi pour eux est de faire en sorte que la distance permise par les outils de communication ne fasse pas perdre de vue l’essentiel, à savoir les relations entre les personnes, toutes les personnes. Une des  révélations de cette crise est la montée des inégalités entre salariés, entre ceux du «front » et ceux de « l’arrière ». Dangereuses inégalités à vrai dire si elles perdurent. Dès lors que l’entreprise demeure un lieu de rencontre sociale, les managers ont un rôle-clé dans la régulation du travail comme dans la communication. Ils sont même au coeur de toutes les régulations (« régulation autonome » des salariés, « régulation de contrôle » de l’entreprise et « régulation conjointe », pour reprendre les termes du sociologue Jean-Daniel Reynaud). C’est à eux entre autres qu’il revient de « faire société » en entreprise en sachant s’adapter à la nouvelle donne d’une alternance qui va croître entre proximité et distance, en inventant des formes de lien et des rituels de communication. Les communicants internes et les RH notamment auraient plus que jamais intérêt à les aider dans cette tâche délicate.

 

 [1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/02/daniel-cohen-la-crise-du-coronavirus-signale-l-acceleration-d-un-nouveau-capitalisme-le-capitalisme-numerique_6035238_3232.html

2 réflexions sur “Plus on est distant, plus la question de la proximité revient en force

  1. cdonjean 2 avril 2020 / 21 h 17 min

    Remarquable cet article. Comme l’est la ligne claire de ton point de vue, sans cesse approfondi, confirmé, démontré. Bravo et merci pour cela

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    • Jean-Marie Charpentier 5 avril 2020 / 16 h 18 min

      Merci Christine. Tu sais mon attachement à la part de communication dans le travail. Elle est encore trop sous estimée.

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