Ce que nous apprennent les « grands projets »

Le Grand Paris, les JO de 2024, la 5 G…autant de grands projets qui émergent et seront demain dans notre quotidien. La France a une longue histoire du côté de ces projets, à l’initiative le plus souvent de la puissance publique et destinés à structurer notre vie collective. Avec un succès certain dans bien des cas, mais parfois aussi avec des échecs retentissants (Notre Dame des Landes, Europacity ou, plus loin dans le temps, Concorde ou Superphénix). Bernard Lassus qui a piloté dans la dernière période le projet de compteur communiquant Linky revient dans un livre passionnant[1] sur l’horizon de ces projets et les conditions de leur faisabilité. Il questionne et met en perspectives, en faisant part de son expérience autant que de ses fortes convictions.

Il fut un temps où l’Etat décidait et le projet se déployait, le plus souvent sans encombres ou presque. Que l’on pense aux grands projets de l’après guerre quand il fallait reconstruire le pays avec ses réseaux, sa production électrique, ses villes nouvelles. Cette France des bâtisseurs emmenée par des gens comme Marcel Boiteux, François Bloch Lainé ou Paul Delouvrier a connu d’incontestables réussites. En va t-il toujours de même aujourd’hui ? Les projets, certes, ne manquent pas, mais les temps ont changé. L’écosystème n’est plus le même.

Les choses sont devenues infiniment plus compliquées. Les temps du politique, de l’économique et du social/ sociétal sont moins alignés que dans les années 1950-1960. Chaque projet fait l’objet de disputes beaucoup plus vives. L’opinion, les riverains, les usagers, sans parler des médias interviennent dès qu’un projet voit le jour. Les oppositions se manifestent souvent bruyamment et, à l’occasion, violemment. Et puis, faut-il toujours que les projets soient « grands » ? Le small is beautiful a fait des émules. Il reste que les défis climatiques ou numériques, pour ne prendre qu’eux, réclament des projets d’ampleur. Par ailleurs, la rationalité de l’Etat qui faisait prévaloir à travers les projets le bien commun est désormais en tension avec une rationalité financière dont l’horizon est plus court et, pour tout dire, moins axé sur l’intérêt général. Est-il pensable de concevoir une nouvelle hybridation des rationalités pour faire advenir des projets nécessaires à la collectivité ? Bernard Lassus le pense.

Deux questions me viennent à la lecture du livre. Elles ont trait à la communication et à la construction d’accords dans la société comme dans l’entreprise. Bernard Lassus accorde, à juste titre, une grande place à la communication. Il en fait un des leviers de la confiance. Le problème est que dans nombre de projets on a encore du mal à savoir où se situe le curseur entre une communication d’image faite systématiquement pour mettre en valeur ou positiver et une communication de relation qui, dans le contexte de chaque projet, cherche le dialogue, relie, favorise les débats. Certains pourraient dire qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’une et l’autre, mais on sait trop où penchent les habitudes et façons de faire. Il y a un vrai sujet autour de la place et du rôle de la communication des projets. Le selfie dans ce domaine ne présente guère d’intérêt, même si certains s’y accrochent au risque d’irriter plus encore qu’il ne faudrait.

Dans le prolongement de cet enjeu communicationnel, il y a une forte interrogation sur la manière de construire des accords dans notre société ou dans l’entreprise entre des acteurs aux intérêts différents sinon divergents. La question est d’actualité quand on voit les tensions que suscitent les projets, notamment les plus grands. Il me semble qu’on pourrait utilement s’appuyer sur les travaux du sociologue Luc Boltanski tels que développés dans deux de ses ouvrages les plus importants[2]. Il met en avant l’existence de « mondes » différents (le monde domestique, le monde civique, le monde industriel, le monde marchand, le monde de l’opinion,  le monde inspiré des artistes…). Tout l’enjeu dans nos sociétés contemporaines étant de bâtir des « accords », des « conventions » entre ces mondes. C’est affaire de négociation au sens le plus fort du terme. L’exercice est éminemment difficile, surtout en France pour des raisons culturelles, mais ce me semble être plus que jamais nécessaire pour les grands projets tant ils empruntent à plusieurs des mondes évoqués par Boltanski. Leur devenir se joue au moins autant dans la pertinence de l’intention et de l’innovation que dans la communication et la négociation.

[1] Bernard Lassus avec Eric Derriennic, Les grands projets moteurs de notre société, Le Cherche Midi, 2019

[2] Luc Boltanski, Laurent Thevenot, De la justification Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991

Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

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