L’entreprise sans paroles

La crise du lait l’an dernier avec ses retombées pour les petits producteurs, les problèmes sanitaires aujourd’hui avec le lait contaminé, à chaque fois on bute sur une même question : comment un groupe de la taille de Lactalis dans un secteur aussi stratégique peut-il encore demeurer cette « grande muette » enfermée derrière ses murs ou ses vitres fumées ?

Un PDG qui ne parle jamais ou alors en dernier ressort contraint par la crise, des petits producteurs qui pour beaucoup refusent de parler par peur d’éventuelles représailles, des syndicats CFTC et CFDT du groupe qui répondent un « no comment » édifiant aux journalistes venus enquêter…. tout cela se passe en 2018 dans le principal groupe laitier et fromager mondial. De nombreux commentaires ont mis l’accent sur une communication de crise défaillante. En réalité, cela va bien au-delà tant du point de vue de la communication que de la conception de l’entreprise.

Question communication, la situation a tout du cas d’école qu’on ne manquera pas d’étudier sur les bancs des universités. D’ailleurs, le mot communication convient mal dans le cas d’un groupe à ce point mutique. Et ce ne sont pas les efforts maladroits d’un communicant de circonstance qui changent la donne d’une absence généralisée de paroles. Le PDG s’en est expliqué à sa manière dans la seule interview qu’il a consenti à donner : « le travail d’abord, la parole après », mettant cela sur le compte d’un tropisme local : « c’est un peu la mentalité de notre région ». Le problème, c’est que dans son cas la parole a toujours fait défaut  et, pire, qu’elle a été déniée aux parties prenantes. Prendre la parole dans un tel univers relève du crime de lèse-majesté. Dans cette chaîne du silence,  la communication de crise ne peut à elle seule régler le problème de fond d’une entreprise a-communicante, aussi bien à l’interne qu’à l’externe.

Par delà la communication, on a là un groupe qui cherche à sauvegarder un vieux modèle, celui d’une entreprise qui se vit comme un monde clos. L’histoire est pleine de ces entreprises qui, derrière leurs hauts murs, faisaient leur loi, loin des regards, loin de la société. Elles n’avaient de comptes à rendre à personne, du moins le croyaient-elles. Dans le cas d’un groupe international qui plus est dans un secteur majeur –l’agroalimentaire -, tenter de défendre et de faire perdurer un tel modèle est devenu une aberration. Sans doute le dirigeant peut-il arguer de ses succès pour justifier ses choix de gouvernance et de communication. Le problème est que l’édifice est tout de suite en question dès lors que les difficultés s’accumulent. L’an dernier, la crise concernait au principal le secteur agricole. Une crise que le groupe croyait pouvoir circonvenir tant sa domination y est forte. Cette fois, avec la crise sanitaire, c’est la société qui est concernée et les murs du groupe ne peuvent que tomber d’une manière ou d’une autre.

A l’heure où il est question du statut de l’entreprise, de sa responsabilité sociale, le cas Lactalis dépasse l’actualité immédiate. Dans un secteur tel que l’agroalimentaire, dans le cas d’un groupe de taille mondiale, le modèle de l’entreprise sans paroles est sans doute condamné. Il l’est aussi ailleurs. Le législateur y mettra t-il bon ordre ou plus sûrement l’effet dévastateur d’une telle crise obligera t-il l’entreprise à bouger? On peut le penser. En tout cas, nous le saurons rapidement. Avec ce cas d’école, on mesure ce que la communication ou plus exactement la non communication représente. Elle est à tout le moins révélatrice d’une conception de l’entreprise.

 

 

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